La gestion de la pandémie de Covid-19 et les mesures nécessaires à la sortie de crise conspirent à faire de l’environnement une question subsidiaire

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », revient sur les appels de nombreux acteurs économiques à un assouplissement des normes environnementales pour faire face à la pandémie due au coronavirus…

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, à Bruxelles, le 15 avril 2020. Photo : Pool/Reuters

Que de la catastrophe il puisse naître quelque chose : cétait lespoir de ceux qui se soucient de lenvironnement. Il aura fallu très peu de temps pour que cet espoir soit douché. Le « monde daprès » la pandémie de Covid-19 sannonce, en dépit des discours, la copie conforme de celui davant. En Europe, aux échelons communautaires comme nationaux, tout concourt à relancer les économies sans considération pour la question écologique. Le Green Deal dont la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, veut faire le pilier de son mandat, est attaqué par les lobbys industriels et remis en cause par une majorité détats membres.

Même lAllemagne tarde à transmettre à Bruxelles son plan énergie- climat, qui doit préciser les moyens qui seront mis en œuvre pour réduire ses émissions dici à 2030. De toutes parts, la gestion de la pandémie de Covid-19 et les mesures nécessaires à la sortie de crise conspirent à faire de lenvironnement une question subsidiaire, qui pourrait, au mieux, être remise à plus tard une fois léconomie relancée.

Lindustrie de la plasturgie réussit la prouesse dun retour en grâce du plastique à usage unique pour des motifs discutables dhygiène, les agrochimistes et lagro-industrie demandent des assouplissements de normes sur lusage des pesticides et les limites maximales de résidus autorisées dans lalimentation, voire sur les distances de sécurité entre habitations et zones traitées… Par la voix de son patron, Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef exige carrément, en réponse à la pandémie, « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », dans une lettre du 3 avril, au ministère de la transition écologique et solidaire, révélée par Le Canard enchaîné.

Un rendez-vous (presque) manqué

Un peu partout, ces demandes rencontrent loreille compatissante de ceux qui sont aux affaires. Relancer lactivité économique, reconstruire la demande, remettre le monde sur les rails quil a brièvement quittés : cela semble la priorité. En France, par exemple, aucune contrepartie environnementale ou climatique n’a été demandée aux grands groupes qui se verront soutenus à hauteur de 20 milliards deuros dargent public. Pourtant, la mise à larrêt de léconomie était une opportunité de refaire de la politique au sens premier du terme, cest-à-dire de définir et de poursuivre des objectifs communs désirables.

Loccasion était inespérée de reprendre le contrôle de la marche du monde, et de commencer à linfléchir en choisissant les secteurs dactivités à relancer et à soutenir. Ce nest pas ce qui semble se préparer, et ce rendez-vous (presque) manqué met en lumière lun des grands paradoxes de notre temps : faire de la politique au XXIe siècle, cest refuser den faire. Cest décider quon ne décidera pas, cest sen remettre à loffre et à la demande.

Et cest aujourdhui dautant plus paradoxal que le hiatus avec lopinion, en France au moins, semble béant. Interrogés par linstitut Ipsos entre le 7 et le 14 avril, cest-à-dire dans la période la plus aiguë de la crise sanitaire, les Français ont placé sans surprise lépidémie en tête de leurs préoccupations (76 %), puis le système de santé (42 %) et le changement climatique (33 %). Tout cela devant les sujets habituels que sont le pouvoir dachat (31 %), la dette publique (24 %), le chômage (18 %), ou encore linsécurité (16 %).

Face au rouleau compresseur de la pandémie, qui détruit les emplois, aggrave les inégalités, dépossède chacun de nous de ses libertés les plus fondamentales – se déplacer, se réunir, embrasser ses proches ou simplement mettre le nez dehors –, le réchauffement climatique demeure une préoccupation majeure.

Pourquoi ? Ce nest sans doute pas que la propagation de la maladie est attribuée à la dégradation de lenvironnement. De nombreuses voix se sont certes élevées, ces jours-ci, pour faire le lien entre lirruption de la maladie et la déforestation, la destruction des habitats, etc., qui auraient créé les conditions de lémergence et de la transmission du virus. De tels liens de causalité univoques sont à la vérité hasardeux.

Lappréciation du risque

Si la catastrophe en cours renforce la sensibilité à la question environnementale, cest plutôt qu’elle nous ouvre à la fragilité du système que forme linterconnexion des structures sociales, du système productif et de la biosphère. Tout à coup, nous prenons conscience quun événement présentant peu de risques à léchelle de lindividu (pour une grande majorité de la population, la probabilité de mourir du Covid-19 est très faible) se révèle capable de confiner la moitié de l’humanité et darrêter léconomie mondiale.

Cette question – celle de lappréciation du risque est au cœur du débat sur lenvironnement : les réticences à prendre des mesures de protection fortes reposent généralement sur une approche individualiste des risques. De fait, la probabilité demeure objectivement faible de mourir directement dune intoxication au plastique ou aux pesticides, ou du réchauffement. Mais cette manière de cadrer la question, sous une apparence de calcul froid et rationnel, est en réalité politique. Elle postule que lindividu est la métrique de toute chose, elle occulte la fragilité des structures économiques et sociales dont nous dépendons, et de léquilibre de celles-ci avec lenvironnement au sens large.

Il y a, en somme, une pédagogie de cette crise. Si le réarrangement de quelques nucléotides sur lARN dun virus transporté par un petit mammifère est capable du désastre en cours, qui peut imaginer ce que produira sur le long terme lélévation de plus dun mètre des océans, comme le promettent les experts du climat pour les prochaines décennies ?

 

Stéphane Foucart/Le Monde (25.04.2020)

 

 

 

 

 

 

Si vous avez apprécié cette publication,

partagez-là avec vos amis et connaissances !

Si vous souhaitez être informé dès la parution d’un nouvel article,

Abonnez-vous !

C’est simple et, naturellement, gratuit !

 

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

kimcat 29/04/2020 19:29

Hélas !
Et pourtant j'ai relevé ce passage qui me semble de la plus haute importance : Face au rouleau compresseur de la pandémie, qui détruit les emplois, aggrave les inégalités, dépossède chacun de nous de ses libertés les plus fondamentales – se déplacer, se réunir, embrasser ses proches ou simplement mettre le nez dehors –, le réchauffement climatique demeure une préoccupation majeure....
Que se passera-t-il à long terme si on n'en tient pas compte ??

Cléo 29/04/2020 16:12

Ce n'est pas très gai tout ça... Le pire, c'est que je crois que c'est ainsi presque partout dans le monde... Bon, peut-être qu'il y aura des revirements inattendus... Bonne journée!

osswald Pierre 29/04/2020 14:06

M. Foucart est un grand pessimiste. Nous savons depuis hier soir grâce à notre ébouriffant premier ministre que la situation est sous contrôle, que cela ne tient qu'à nous, qu'il faut être responsable, qu'il y aura des écoles fermées d'autres ouvertes, qu'il y aura des choses autorisées et d'autres non, des départements rouges, d'autres verts, écossais pour les plus audacieux, des usines avec des ouvriers d'autres sans, qu' il nous faudra être optimistes mais prudents, que les choses iront mieux mais on ne sait pas quand, que le carnaval va durer jusqu'en juillet au moins, que la fourniture des masques est assurée dans un court délai et qu' après c'est les vacances. Et que la banque centrale imprime les billets nécessaires à la reprise et au bonheur de tous. Pas de quoi s'affoler.

domi 29/04/2020 12:55

pas gai tout ça, ça rajoute à la morosité ambiante

Zoé 29/04/2020 11:57

L'Humanité aux commandes ne comprendra jamais ou plutôt si , elle comprend très bien où est son intérêt et à l'instar d'un Trump ou d'un Bolsonaro, elle jouera la carte du chaos qui permettra aux plus forts de s'en sortir ( cf l'édito de Riss dans le CH du jour) tant pis pour la Nature et les gueux , que voguent les profits et si on peut terrifier les gens , les confiner ou les suivre à la trace numérique , ce sera encore mieux!

Anne 29/04/2020 10:09

L’homme est la seule bête à se taper 3 fois à la même pierre.
Combien de catastrophes ( virus, tsunami, inondation, feu de forêt gigantesque) faudra-t-il?

Françoise 29/04/2020 10:59

J'aime beaucoup cette formule, Anne ! Merci ! En fait, l'homme se dit intelligent mais il gagnerait à avoir conservé l'instinct de l'animal qui nous est largement supérieur dans ce domaine : il n'a pas besoin de faire plusieurs fois la même expérience pour comprendre où est le danger. Mais je connais des personnes qui ont réussi à garder un juste équilibre entre intelligence et instinct et on peut leur faire confiance. Malheureusement elles ne sont pas assez nombreuses pour changer ce monde qui va à la dérive, guidé par des chefs qui se croient intelligents, mais qui ne comprennent rien à l'essentiel.

Stéphane 29/04/2020 08:34

L'angoisse et l'avidité sont de terribles ornières : elles mènes trop souvent à l'excès.

Lemcha 29/04/2020 07:54

Édifiant !
Et désespérant. Moi qui pensais : chaque malheur a du bon....

passiflore 29/04/2020 06:48

Business is business!
Hélas!!

Jean-Louis 29/04/2020 06:02

Bien sûr, il faut attendre ! Cependant, que les espoirs d'un réel changement soient d'ores et déjà douchés, ne fait, à mon avis, aucun doute : il faudra d'autres catastrophes, d'autres situations "inédites"... pour que l'humanité comprenne enfin la nécessité d'une remise à plat totale de nos systèmes, de nos fonctionnements...
Pour l'heure, ce sont toujours et encore les vieux démons -comme l'Economie, la "croissance" etc.- qui sont à la manœuvre et l'environnement, à nouveau, relégué aux calendes grecques !