Ce « pacte » avec les chasseurs que Macron aurait voulu garder secret

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Le 15 décembre 2017, dans les allées obscures du château de Chambord, Emmanuel Macron concluait une alliance secrète avec des chasseurs. Un « pacte » clandestin et politique qui lui aurait servi, un an plus tard, à maintenir la gronde des gilets jaunes. Dans un passionnant livre-enquête, Émilie Lanez raconte les coulisses de cet étrange « Noël à Chambord. »

On se souvenait simplement de la petite polémique politico-médiatique, qui s’était évanouie encore plus vite qu’elle n’était arrivée. Le 16 décembre 2017 – quelques mois seulement après avoir été porté à la fonction suprême –, Emmanuel Macron avait fêté son quarantième anniversaire et un « Noël avant l’heure » à Chambord, avec toute sa famille. L’Élysée avait préconisé aux Macron de dormir dans l’une des tours du célèbre château, mais la Première dame avait refusé, sachant pertinemment qu’un président de la République ne pouvait pas décemment poser ses valises dans un haut-lieu monarchique. Le chef de l’État avait donc loué un gîte, à quelques pas des jardins de François Ier, appelé la maison des Réfractaires, réputé pour ses quatre étoiles, et qui, depuis le présidentiel séjour, a vu ses demandes de réservation exploser.

Malgré ces quelques précautions, le week-end des Macron avait été pointé du doigt, grandement critiqué. Pour qui se prenait-il ce jeune président ? Pour un roi de conte de fées ? Jean-Luc Mélenchon s’était dit « content » que le chef de l’État « soit allé à Chambord parce que ça donne une image monarchique qui me semble correspondre à l’idée qu’il se fait de lui-même. » Le président avait alors été obligé de sortir de son congé, pour blâmer les « esprits chagrins » qui « voudraient voir toujours des symboles. » Entre autres, celui-ci avait assuré payer les festivités avec ses propres deniers, même le dîner qui s’était tenu dans une salle de la demeure royale louée pour environ 600 euros.

Trophée de chasse

Dans son Noël à Chambord, la journaliste et auteure Émilie Lanez raconte l’autre histoire de ce week-end en Sologne. Un récit qui commence le vendredi 15 décembre 2017, par une soirée particulièrement glaciale pour la saison, au carrefour de l’Allée du Roi, à l’orée de cette forêt encore plus sombre que la nuit. Frigorifiés, les mains engourdies, des chasseurs ont étalé là leurs trophées de la journée : une vingtaine de sangliers, joliment disposés, dents luisantes et branche de sapin coincée dans la gueule. Ils attendent un invité particulier : Emmanuel Macron. « Pour la première fois depuis près d’un demi-siècle, un président de la République participe à un tableau de chasse, où le sang coule dans la terre et la viande gèle », écrit Émilie Lanez. Claude Bartolone, ancien président socialiste de l’Assemble nationale et actuel président de l’association des Amis de Chambord, avait en effet suggéré à Emmanuel Macron de devenir le président des chasseurs. Une étiquette que ses prédécesseurs, de droite comme de gauche, n’avaient pas voulu assumer. Pourtant, comme Chirac, Sarkozy et Hollande avant lui, Emmanuel Macron n’a jamais tenu un fusil. Mais il a depuis toujours écouté avec curiosité les récits de ces dimanches virils, entre lièvres et perdrix, que se racontent les frères, beaux-frères et neveux de son épouse Brigitte.

Les sinistres Thierry Coste, le « lobbyiste en chef » des chasseurs et Willy Schraen, président de la Fédération nationale de la chasse...

Cette cérémonie nocturne entre Macron et les chasseurs avaient été préparée en secret par trois hommes : Willy Schraen, président de la Fédération nationale de la chasse, Jean d’Haussonville, directeur général de Chambord et Thierry Coste, puissant lobbyiste des chasseurs. Celui-là même qui précipitera la démission de Nicolas Hulot, qui ne supportait plus que des représentants de la vénerie s’invitent aussi facilement à l’Élysée. Mais ces poignées de mains entre le chef de l’État et ces messieurs de Chambord n’avaient pas vocation à faire la une des médias. « Pas de photo ! », avait même demandé l’Élysée. Pourtant, quelques heures plus tard, un cliché flou avait été posté sur le compte Twitter des Chasseurs de France. Dans la pénombre, on n’y distingue quasiment rien, mais la légende suffit à faire parler l’image : « Le président de la République était au @domainechambord ce soir. Il a salué la contribution de #lachasse à la #nature. » Il n’en fallait pas plus, dans une époque où le bien-être animal est au cœur des préoccupations, pour que l’évènement fasse scandale.

Jupiter et Artémis

Émilie Lanez dessine, plus ou moins explicitement, un parallèle entre Emmanuel Macron et François Ier. Selon elle, en montant sur le trône, le jeune roi avait « bénéficié d’un alignement des planètes. » « On le dira plus tard, pour un autre homme, jeune et venu de nulle part, auquel la France se confiera », écrit-elle.

C’est à ce président-monarque, aussi Jupiter qu’Artémis, que les chasseurs prêteront allégeance. La visite-surprise du 15 décembre n’a en effet pas été inutile pour Emmanuel Macron qui s’est mis dans la poche un nouvel électorat, habituellement plus acquis à une droite traditionaliste. Ainsi sans ce « Pacte de Chambord », les chasseurs auraient peut-être plus voté pour François-Xavier Bellamy que Nathalie Loiseau, au dernier scrutin européen. Aussi, Willy Schraen assure que la période des gilets jaunes aurait été bien plus violente – voire sanglante – s’il n’avait pas convaincu les chasseurs de ne pas aller manifester. Dès les premiers jours de la gronde, en novembre 2018, le président de la fédération nationale a reçu des centaines d’appels de ses adhérents qui se disaient prêts à occuper les ronds-points. « Si j’avais pas stoppé tout de suite, ils étaient 500 000 sur les ronds-points et y aurait eu des gars armés. J’ai beaucoup parlé, beaucoup écrit, mes gars ils étaient tous gilets jaunes au début, tous. Mais eux, ils ont des fusils », confie-t-il, comme pour faire trembler le lecteur de Noël à Chambord, et prouver que même en 2019, les chasseurs ont toujours de l’influence.

 

Noël à Chambord, d’Émilie Lanez, Éditions Grasset, 141 pages.

 

VanityFair (04.11.2019)

 

 

 

 

 

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Publié dans Chasse, Lire

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Didier 04/10/2020 19:04

Sommes-nous encore dans une réelle république ?
Je pense qu'il s'agit davantage d'une monarchie républicaine !
J'en veux pour preuve ce qui ce passe dans le cadre de 'l'association de chasse des amis de Chambord" ! Celle à laquelle on n'accède pas, mais dont l'article publié par Capital en 2017 est très éclairant, mais consternant !
Je vous recommande également le livre : "Le jardin secret de la République: 50 ans d'entre soi" de Marcelo WESFREID (sept 2020) qui en dit long sur des pratiques où l'argent coule à flot !

Jean-Louis 04/10/2020 20:36

J'ai justement entendu parler de ce livre sur France Inter ce matin !
Édifiant, en effet...

laramicelle 26/11/2019 19:39

déplorable

dominique 26/11/2019 16:23

Merci à François qui nous signale des lectures instructives; nous sommes nombreux à avoir lu le livre de Ruffin, édifiant, les autres je ne connais pas je vais m'y intéresser
Il y a aussi "Le Grand Manipulateur" que j'ai lu mais de loin en loin, justement car écrit par un journaliste d'investigation Marc Endeweld qui a enquêté très minutieusement, c'est très détaillé et au moins pour moi parfois ardu...mais si ça vous tente, c'est un livre très honnête aussi .

dominique 26/11/2019 16:13

Dans ces conditions, stupéfiantes, pouvons-nous espérer que pour nous protéger tous à l'avenir, les résultats des investigations sur le drame de cette jeune future maman, dont j'apprends que ses 5 chiens elle les avait recueillis, pas dressés à l'attaque, les staffs étant comme les malinois actuellement en grand nombre exploités puis abandonnés ....espérer que les résultats seront diffusés dans la plus grande honnêteté ?

osswald pierre 26/11/2019 13:24

Peut-être ces charmants jeunes gens auront-ils le bon goût de se suicider comme le fit en son temps le responsable des chasses présidentielles M. François de Grossouvre. La classe.

Françoise 26/11/2019 12:16

Oui vous avez raison, il ne faut pas se laisser impressionner. Il faut continuer à œuvrer pour bâtir un autre monde, sans se demander sans cesse si on a quelque chance d'y parvenir, sinon on va se décourager devant l'adversité de plus en plus multiforme.

Jpl 26/11/2019 11:30

Petits et grands arrangements entres amis, voilà ce monde pitoyable de la politique, maintenant, si Macron préfère le vote des chasseurs aux plus que nombreux autres, qu’il le garde et surtout en entretenant bien l’idée de résumer une présidentielle à une lutte contre la droite extrême et en faisant le maximum pour développer le nombre de fusils contre les gilets jaunes…ainsi que de ne surtout pas toucher aux black blocks qui, par leurs casses bien relayées par les médias, déconsidèrent ce mouvement social inédit qui risque fort de leur péter au nez un de ces jours. Voyez ce qu’il se passe partout sur la planète et le ras le bol grandissant multi-national qui commence à prendre en compte les méfaits de ces dirigeants véreux au service des plus riches…oui préparons un autre monde.

François 26/11/2019 11:02

Bonjour à toutes et à tous, le président de "tous" les français a ses petits potes, ses petits préférés, qui lui renvoient bien l’ascenseur...Une caste, une oligarchie qui se fout royalement du "peuple"... Si vous voulez en savoir plus, lisez "Crépuscule" de Juan Branco, ou bien "Ce pays que tu ne connais pas" de F. Ruffin...En ce qui concerne les magouilles de la chasse et pour bien comprendre l'hypocrisie de leurs arguments, il faut lire "Pas de fusil dans la nature" de Rigaux... Bonne lecture, mais ne sombrez pas dans la déprime, préparons un autre monde...

Jean-Louis 26/11/2019 14:45

Merci pour les saines lectures que tu nous proposes, François ! Pas facile en effet, avec tout ça, de ne pas déprimer...

Mario 26/11/2019 09:49

Une alliance pitoyable et une erreur politique (parmi beaucoup d'autres) que beaucoup ne pardonnerons jamais à notre roitelet élu.
A force de ne pas vouloir plier le lobby des chasseurs finira par casser sous la pression de l'opinion !
Le plutôt sera le mieux.

Zoé 26/11/2019 07:23

La politique est pleine de pactes honteux et clientélistes m c'est sûr je ne pardonnerai pas !

Véronique 26/11/2019 07:22

Dis Jean-Louis, Halloween est passé, t'as pas fini de nous raconter des histoires qui donnent la chair de poule...
Ferais-tu parti partie de ces affreux jojo qui nous montrent des images d'élevage industriel ou d'abattoir à l'heure du déjeuner familial au point qu'ils nous empêcheraient presque de savourer nos côtes de boeuf et autre escalope.
Et si tu reprenais plutôt, je ne sais pas moi, Bambi, Le roi lion, ou autre Blanche-Neige.... quoi que, rafraichis-moi la mémoire, il y est pas question aussi de chasseurs ?

Jean-Louis 26/11/2019 14:43

Il est vrai que le sujet a beau être passionnant, il finit tout de même par être lassant ! Dire que j’avais mis de côté toute une série d’articles tous plus intéressants les uns que les autres : la chasse, à chaque fois, coupe net mon élan…
Cela dit, je risque fort de vous couper l’appétit encore plus d’une fois !

Jean-Louis 26/11/2019 06:24

Les chasseurs ont de l’influence, ça, on l’avait remarqué ! Cela ne durera peut-être pas indéfiniment : leur attitude généralement supérieure, leur mépris du vivant en général, leurs débordements réguliers, les "faits divers" tragiques qui, chaque semaine, alimentent les quotidiens régionaux… tout cela ne plaide pas en leur faveur et, s’ils tentent bien de minimiser les "bavures" et de conserver, malgré les évidences qui sont largement contre eux, le statut autoproclamé de "Premiers écologistes" du pays, l’opinion publique n’est pas dupe et, de plus en plus, condamne cette pratique qu’est la chasse ! Emmanuel Macron s’est acoquiné avec eux : nous sommes nombreux à ne pas lui pardonner cette alliance…

Aurélie 26/11/2019 06:00

Édifiant...