GCO : contre l’injustice, il ne nous reste que la grève de la faim

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Répression violente de manifestants pacifiques et d’élus par les gendarmes, jugement du tribunal couvrant l’illégalité de l’État, mépris des avis des comités officiels et de l’enquête publique : pour imposer à Strasbourg une autoroute de Vinci, l’État emploie des moyens iniques, explique l’auteur de cette tribune. Qui se demande : que reste-t-il à faire aux citoyens pacifiques et respectant la loi ?

Les gendarmes ont réprimé violemment une manifestation pacifique contre le GCO, ici le 10 septembre (RTS).

Le GCO, ce projet de contournement autoroutier de Strasbourg, concédé par l’Etat à la multinationale Vinci, est entré dans une phase cruciale dans la mesure où les travaux nécessaires à la réalisation du chantier ont été autorisés par arrêté préfectoral du 30 août 2018. Ce projet hors normes (près de 300 ha de milieux agricoles et naturels détruits, plus de 10.000 ha de terres remembrées) présente des caractéristiques emblématiques. Car ce qui se passe ici est symptomatique de la manière dont les acteurs qui disposent du pouvoir ou de la violence légitimes œuvrent quand il s’agit de grands projets d’aménagement. Du point de vue du processus auquel on assiste, on voit assez clairement apparaître des collusions entre différents acteurs (élus, agents de l’Etat, acteurs privés intéressés…) qui s’entendent sous des couverts idéologiques, stratégiques et financiers pour aboutir à une série de dénis.

Le déni écologique tout d’abord. Contrairement à ce qui est affiché pas ses promoteurs, l’objectif du GCO n’est pas de désengorger la circulation autour de Strasbourg, mais d’attirer un trafic de transit européen, ne serait-ce que pour rentabiliser l’ouvrage au profit du concessionnaire. Comment peut-on imaginer dans ces conditions qu’un projet qui vise au fond à accroître le trafic puisse être compatible avec les enjeux écologiques essentiels, en particulier le changement climatique ? On est ici typiquement dans la situation d’une pratique qui concrètement va à l’inverse de discours très volontaristes et qui obère les possibilités de lutte contre le changement climatique.

Le déni démocratique ensuite. Malgré des avis défavorables, sur le fond et la forme du projet, émanant d’instances aussi variées que le CNPN, l’Agence française de la biodiversité, l’Autorité environnementale et deux commissions d’enquête publique, le projet suit son cours comme si de rien n’était. Ou, plus précisément, l’Etat prétend prendre en compte les remarques émises, sans pour autant les soumettre à un nouveau contrôle indépendant. Il s’arroge donc une « neutralité » de droit divin alors qu’il est complètement impliqué dans le projet. Cela démontre au moins deux choses. D’une part, l’Etat se réfugie derrière une légalité et une notion d’intérêt général qui sont en réalité fabriquées par et pour le marché néolibéral que sert l’Etat. Car sinon, comment peut-on conclure à l’utilité publique et à l’intérêt public majeur d’un projet quand les instances indépendantes et plus de 80 % du public consulté se prononcent défavorablement ? D’autre part, pour de grands projets de ce type, l’Etat, fortement lié aux multinationales, est juge et partie et est par conséquent dans l’incapacité de porter et de faire valoir les expressions contradictoires qui sont disqualifiées en revendications particulières.

Le déni de justice enfin. Il est délicat de mettre en doute la justice dans un système à prétention démocratique qui repose sur la séparation des pouvoirs. Mais il est tout aussi curieux de constater que la juridiction administrative qu’elle soit locale ou nationale n’a quasiment jamais mis en cause des grands projets portés par l’Etat. En l’occurrence, le dernier jugement en date du Tribunal administratif de Strasbourg, refusant la demande de référé suspension des autorisations de travaux, fait écho de manière troublante aux propos du préfet de Région sur l’utilité publique du projet et l’ordre public. Une telle proximité de pensée entre fonctionnaires de l’Etat est peut-être compréhensible, mais elle interroge sur la séparation des pouvoirs. Et on ne peut manquer de mettre cette décision en rapport avec un cas analogue qui vient de se passer en Allemagne dans la forêt de Hambach, où le tribunal vient de suspendre les travaux de déboisement en attendant que les recours soient purgés…

Comment les citoyens peuvent-ils réagir et se faire entendre, sans violence, face à un tel rouleau compresseur sourd et aveugle ? La dépossession du pouvoir d’agir sur l’avenir de son propre milieu de vie est totale, au profit d’une technocratie politico-administrative et financière qui sème le désastre mais n’en subit pas directement les conséquences.

Nous n’avons pourtant d’autre choix que de croire encore à l’intelligence humaine. Constatant que, malgré la politique de la terre brûlée pratiquée par Vinci sous la protection de l’Etat, l’opposition au GCO ne faiblit pas, le ministre de l’Écologie peut encore remettre le dossier à plat et proposer une commission de médiation. Parce que jusqu’à présent aucune demande de ce type n’a été entendue, parce que nous refusons la violence, mais parce que nous sommes déterminés, et parce que nous ne voyons plus d’autre issue pour sortir de la crise, un groupe de citoyens se prépare à démarrer une grève de la faim jusqu’à ce que nous soyons enfin entendus.

Maurice Wintz  (*) (8 octobre 2018)

 

(*) Maurice Wintz est maître de conférences à l’université de Strasbourg et vice-président de l’association Alsace Nature

 

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Du côté de Vendenheim... Photos : Michel Schliffer
Du côté de Vendenheim... Photos : Michel SchlifferDu côté de Vendenheim... Photos : Michel Schliffer

Du côté de Vendenheim... Photos : Michel Schliffer

Paysage apocalyptique après les travaux de déboisement à Kolbsheim. Photos : Michel SchlifferPaysage apocalyptique après les travaux de déboisement à Kolbsheim. Photos : Michel Schliffer
Paysage apocalyptique après les travaux de déboisement à Kolbsheim. Photos : Michel Schliffer

Paysage apocalyptique après les travaux de déboisement à Kolbsheim. Photos : Michel Schliffer

GCO : contre l’injustice, il ne nous reste que la grève de la faim
GCO : contre l’injustice, il ne nous reste que la grève de la faimGCO : contre l’injustice, il ne nous reste que la grève de la faim
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Du côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc HaettelDu côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc Haettel
Du côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc Haettel
Du côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc HaettelDu côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc Haettel

Du côté de la forêt de Kolbsheim... Photos : Luc Haettel

 

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Publié dans GCO, Environnement, Point de vue

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jud 11/10/2018 11:58

J'essaie d'envoyer ce blog sur Twitter et Facebook mais c'est bloqué ????

Jean-Louis 11/10/2018 14:58

Non, pas de blocage en ce qui me concerne ! Pour Twitter, je ne sais pas car je ne connais pas. Quant à FB, mes publications sont déjà partagées sur ma page perso (ici : https://www.facebook.com/jeanlouis.schmitt.33 ) ... Peut-être pouvez-vous partager à partir de là ?
Cordialement.

Denis 10/10/2018 11:50

‘’Répression violente de manifestants pacifiques et d’élus par les gendarmes ‘’

Cette scène m'en rappelle une autre, pas si ancienne, ou l'on pouvait voir un groupe de retraités manifestant pacifiquement pour le maintien d'une petite gare se faire brutaliser (bousculade musclée, insultes et gaz lacrymogène) par la maréchaussée.
Il y a quelques mois nous assistions, médusés et impuissants, au brûlage, en de nombreux points du département, de montagnes de pneus et de plastiques agricoles avec les atteintes que l'on peut imaginer à l'environnement… Bras ballants, gendarmes et policiers assistaient passivement au ‘’spectacle’’... A aucun moment on n'a vu, ce jour-là, le zèle répressif déployé face à de "braves gens" qui souhaitaient que l'on n'arrache pas tous les arbres ou demandaient juste qu'on maintienne leur gare ouverte. Je n'évoquerai pas les millions d'euros de dégâts annuels occasionnés et, bien entendu, jamais sanctionnés…
Peu soucieux de vaincre sans péril, les ‘’forces de l’ordre’’ triomphèrent ce jour-là, une fois de plus, sans gloire : au lieu de servir et de protéger le citoyen, de plus en plus souvent, on les affecte à des tâches peu glorieuses de chien de défense de voyous patentés.
De plus en plus souvent, ces soi-disant ‘’forces de l’ordre’’ s’avèrent complices des "forts" au détriment des "faibles"…
Dans la rubrique ‘’deux poids, deux mesures’’ ne les cherchez pas non plus dans les "quartiers" où règnent des lois autres que celles de la République… Par contre faites par mégarde un écart de conduite et vous serez, à coup sûr, traité en délinquant et vivement sanctionnés.
Dans le même ordre d'idées, avec ce que l'agriculture nous met dans les assiettes, 1 français sur 5 "attrape" aujourd'hui un cancer : que fait-on contre cela ? Rien ou si peu…
Idem pour la pollution industrielle. Par contre la route avec ses 3 500 morts par an occasionne un tel déploiement de mesures et de moyens que l'on pourrait croire qu'il s'agit de la principale, voire la seule, cause de mortalité dans notre pays.

Vous disiez : "deux poids, deux mesures" ?

dominique 09/10/2018 19:34

Il me semble que l'aéroport Notre Dame des Landes c'était Vinci; on a dû faire passer la pilule en promettant de mener le GCO à son terme, certes l' Etat c'est nous puisque "nous" avons porté au pouvoir le candidat de la Finance et des lobbies, il nous faut donc accepter tous les "renvois d'ascenseur" ?

Jean-Louis 10/10/2018 06:58

Bien vu Dominique : je ne pense pas autre chose ! Le GCO est très certainement un "cadeau" de nos gouvernants à Vinci en compensation de l'abandon de NDDL... Sur place, près du château de Kolbsheim ou du côté de Vendenheim, les gros travaux ont démarré (sans même attendre le résultat des divers recours déposés par AN...) laissant derrière les engins un paysage de désolation d'une infinie tristesse... Un paysage qui montre que, face à la volonté destructrice de certains hommes, il est très difficile de résister ! Les Bischnoïs ont hélas échoué ici...

Staub 09/10/2018 18:34

Bien sûr que son objectif premier est de désengorger la circulation autour de Strasbourg et non d'attirer le transit européen ...mais quand on est contre, on trouve les arguments qui nous arrangent. On ne change pas l'homme du jour au lendemain

Jean-Louis 10/10/2018 07:10

En l'occurrence et je ne pense pas que Maurice Wintz et Alsace Nature soit ainsi dans l'erreur, le prétendu désengorgement de Strasbourg est loin d'être acquis grâce au GCO : les avis divergent considérablement et font surtout apparaître des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général... Ainsi, le collectif "GCO Non Merci" dénonce l'annulation de la future voie TSPO (Transport en Site Propre de l'Ouest strasbourgeois) réservée aux bus !

domi 09/10/2018 15:00

sans entrer dans le débat, n'oublions pas que l'Etat, mis en cause, l'Etat, c'est NOUS

Jean-Louis 10/10/2018 07:11

L'Etat c'est certes nous mais quand il est sourd, comment se faire entendre ?

Michel 09/10/2018 13:44

Et à Vendenheim, c'est encore pire
Des arbres centenaires ont été coupés...!!!

Jean-Louis 10/10/2018 07:15

Oui, le spectacle que montrent les photos que tu m'as fait parvenir n'est guère réjouissant : au nom de la bétonisation à tout va de l'environnement, on continue de sacrifier des sites exceptionnels et des arbres parfois séculaires...

Sylvia Hecker 09/10/2018 13:28

La grève de la faim est une action très courageuse mais également très dangereuses.
Nous l'avons éprouvé lors de celle pour la fermeture du commerce de primates de Niederhausbergen.
Si nous n'avions pas alerté nos responsables politiciens régionaux et que l'un d'entre soit intervenu in extremis les personnes seraient décédées .
Sylvia Hecker

Jean-Louis 10/10/2018 07:21

Une grève de la faim n'est effectivement pas sans danger pour les protagonistes et, dans le cas présent (GCO) tout comme pour ce qui est du centre de primatologie de Nieder, la bataille est loin d’être gagnée : si nous voulons des coquelicots, d’autres en revanche veulent des dividendes et des retombées positives de leurs actions ! La vie de quelques militants ne doit pas peser bien lourd dans cette horrible balance…

kimcat 09/10/2018 13:18

Quelle désolation !
Bon après-midi

Jean-Louis 10/10/2018 07:23

Oui Jo : la sanction par les urnes est une solution... En attendant, ce qui est détruit, l'est définitivement...

SCHNEIDER JO 09/10/2018 20:16

A se demander si le mot " démocratie " a encore un sens pour ceux qui nous gouvernent
ils ne comprennent qu'une chose simple " les sanctionner aux prochaines élections"
sur le plan local et national , les autoroutes c'est une pompe à fric pour les actionnaires et que l'état à vendu ... bonne suite aux courageux qui réagissent .. jo