Une ascension du Mont Queyrel

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Suite aujourd’hui de la balade alpine entamée hier en compagnie d’Etienne qui nous propose de prendre encore un peu plus de hauteur…

En cette fin du mois d'août, alors que la chaleur estivale est tombée, nous entreprenons l’ascension du mont Queyrel qui, tel un phare, se dresse sur le rebord sud du massif des Ecrins, à côté de son grand frère, le Vieux Chaillol.

Une ascension du Mont Queyrel

Le Queyrel domine le Champsaur du haut de ses 2 435 mètres et offre sur sa face sud un relief très caractéristique fait d'un empilement de murailles déchiquetées et de pitons semblant interdire tout accès. L'ascension se fera depuis la station de ski de Chaillol 1 600 située au Sud-est et commencera par une montée au col du Vialet (à l'extrême droite sur le cliché). Elle se poursuivra le long de la ligne de crête pour aborder le trapèze terminal.

Une ascension du Mont Queyrel

Dans la lumière matinale, les contrastes ombre/lumière sont très violents. Le chemin d'exploitation au bord duquel deux brocards nous ont précédés est devenu un sentier après avoir quitté le domaine skiable où résonnent les clarines des troupeaux de vaches. Il traverse les forêts de conifères de l'étage subalpin. Les espèces dominantes sont le mélèze et le pin auxquels se mêlent parfois quelques rares feuillus comme le sorbier des oiseleurs couvert de grappes rouge-orangé en cette saison. Mais peu d'espèces en fleurs, si ce n'est le séneçon de Fuchs qui forme un tapis jaune dans le mélézin. Le passage des ravins et couloirs d'avalanches offre une lucarne vers le haut ou sur la plaine. Dans certaines combes où la neige a perduré plus longtemps, quelques fleurs retardataires s'épanouissent : digitale, épilobe, gaillet, carline...

Une ascension du Mont Queyrel

Progressivement nous gagnons l'étage alpin : les arbres se raréfient et font place à des landes à genévrier et éricacées et à des pelouses où fleurit, çà et là, la gentiane ciliée. C'est là qu'apparaissent de curieuses silhouettes rocheuses sous forme d'aiguilles aux contours sculptés par l'érosion. Il ne s'agit pas de cheminées de fées que l'on peut rencontrer en d'autres secteurs de la région. Leur profil montre que ces colonnades sont formées d'un empilement de strates de résistances différentes.

 

Une ascension du Mont Queyrel

L'observation d'une paroi révèle une roche essentiellement granuleuse connue sous le nom de Grès du Champsaur. Les grès sont formés des bancs métriques et renferment, surtout à leur base, bon nombre d'inclusions sous forme de galets de différentes tailles (cf. l'échantillon à la base de 30 cm, d'autres au contenu évidé subsistent à l'état de fantômes). Au sommet des bancs, les sédiments sont plus fins disposés en lamines qui prennent un aspect schisteux.

La répétition sur de grandes épaisseurs de ces séquences a été interprétée comme étant le résultat d'avalanches sous-marines. Ces grès qui ont fait l'objet de toute une série d'études géologiques se sont déposés à la fin de l'éocène (-35 MA env.), dans un bassin marin d'avant-pays situé en bordure de la chaîne alpine en cours de formation. Les premiers reliefs ont livré le matériel détritique auquel se sont mêlés parfois des minéraux issus de volcanisme. Par la suite, l'enfouissement de la série s'est accompagné de la solidification et de la cimentation des sables en grès avant que la tectonique alpine ne les porte à leur altitude actuelle pour les livrer à l'érosion.

Une ascension du Mont Queyrel

Lorsque le sentier (visible en haut, à droite) contourne un vallon, nous voyons apparaître toute une série de ces aiguilles de grès beige. Chose remarquable, elles se présentent sous forme d'alignements orientés dans notre direction. Cette singularité est à rapporter aux effets combinés des mouvements tectoniques à l'origine de failles et de fissures d'une part et de l'érosion d'autre part. Les fractures favorisent la circulation de fluides chargés en sels minéraux qui peuvent recimenter les bords des compartiments faillés en les rendant plus durs. L'érosion (essentiellement en périodes froides) progresse en creusant des ravins perpendiculaires à la pente générale. Au niveau des arêtes rocheuses restantes, les parties moins résistantes sont évidées à leur tour et ne subsistent (pour quelque temps) que des îlots sous forme de monolithes.

– C'est bien compliqué tout ça. Déjà que le sentier d'altitude nous fait traverser- en très peu de temps - des étages de végétation qui sont autant de mondes différents, voilà que tu rajoutes, avec tes explications géologiques, une traversée de l'espace-temps à une échelle totalement différente en jonglant avec les millions d'années (MA) et les milieux de genèse. De quoi attraper réellement le vertige !

– C'est ça la nature ! Un héritage qui a une histoire souvent complexe... Et le domaine montagnard nous expose plus que tout autre à des traces de cette histoire plurielle des roches, de la nature vivante et des hommes…

Une ascension du Mont Queyrel

Après un vaste lacet, le sentier arrive en vue du col du Vialet dans un univers jonché de blocs de grès détachés des parois par les effets du gel-dégel au cours des temps postglaciaires et parsemé de touffes de Nepeta (N. nepetella), une labiée à l'odeur tellement poivrée qu'elle en devient désagréable. On devine le cheminement à effectuer jusqu'au niveau du passage. De jeunes mélèzes se sont installés, signe peut-être du réchauffement climatique en cours, effet d'une certaine baisse de la pression pastorale ou conjonction des deux phénomènes (?).

A gauche : fissuration des grès et détachement des blocs. A droite : sommet d’un banc de grès avec réseau de microfissures colonisées par la végétation.A gauche : fissuration des grès et détachement des blocs. A droite : sommet d’un banc de grès avec réseau de microfissures colonisées par la végétation.

A gauche : fissuration des grès et détachement des blocs. A droite : sommet d’un banc de grès avec réseau de microfissures colonisées par la végétation.

Dans les derniers mètres, juste avant de franchir le col, cette porte ouverte sur le ciel illustre le délitement des arêtes dans les zones fissurées abordé précédemment. A la surface d'un banc, la fissuration s'exprime par la manière préférentielle selon laquelle les plantes colonisent le réseau de diaclases.

2 240 mètres atteints après deux heures de montée... Le sentier redescend en lacets serrés sur l'ubac. Nous optons pour un passage sur la crête ouest en direction de la pyramide du Queyrel.

Une ascension du Mont Queyrel

Le sentier remonte un vaste couloir semé d'éboulis à travers une lande d'éricacées et de rhododendrons. Des grands corbeaux nous épient en poussant des croassements graves et rauques. Tôt ou tard, il faudra franchir les falaises gréseuses pour gagner le sommet. Quelques marques blanches sur des gros blocs nous guident dans ce dédale…

Une ascension du Mont Queyrel

A proximité d'une barre de plusieurs mètres de haut (ci-dessus), le sentier se divise en deux branches. La voie officielle (marques blanches), que nous emprunterons, file tout droit sur quelques dizaines de mètres le long de la paroi, jusqu'au pied d'une cheminée que nous remonterons par la technique dite du ramonage ou plus couramment du « quatre pattes ». La voie officieuse – non balisée- mène au pied du mur en face de nous (cliché) et semble inviter à une escalade plus périlleuse.

Le site est remarquable. Une faille oblique traverse la série de bancs gréseux décalant deux compartiments. La zone faillée comporte un remplissage minéral en A, un couloir de roches très déformées en B. L'observation des déformations montre un rebroussement des couches à proximité de la faille. L'ensemble a subi un mouvement de compression. Au retour, nous emprunterons l'itinéraire qui permet le passage dans ce secteur. En réalité, une sente en pente douce invisible depuis le bas, contourne l'arête rocheuse par la droite puis chemine le long d'une vire d'abord large puis réduite à la fin à une vingtaine de cm pour déboucher au point C (hauteur 1,5 m).

Après le franchissement plus aisé d'une deuxième barre, le sentier monte dans une pelouse clairsemée pour atteindre le sommet.

Une ascension du Mont Queyrel

Enfin nous débouchons sur la cime sud du Queyrel (2435 m). La crête se prolonge à la surface d'un banc gréseux diaclasé (fissuré) qui prend l'allure d'un chemin dallé. Il a tout d'une voie romaine ou d'un «Stairway to heaven»... Un second cairn en marque l'extrémité nord. De là-haut, la vue panoramique s'étend sur le bocage du Champsaur, sur les chainons du Dévoluy et le pic de Bure avec ses coupoles étincelantes qui scrutent le ciel (Institut de radioastronomie), la vallée du Drac, les chainons de la bordure sud du Valgaudémar et à l'est, l'imposant massif du Vieux Chaillol.

Une ascension du Mont Queyrel

Avec son sommet culminant à 3 183 m, le massif du Vieux Chaillol correspond à un panneau de socle soulevé lors de la compression alpine et débarrassé en grande partie de sa couverture sédimentaire. Cette dernière persiste sous forme de dalles empilées dans la partie droite du cliché. Dans le col à gauche on devine le massif des Rouies (Ecrins) qui culmine à 3 589 m. L'ascension du Chaillol se fait également depuis la station, sans difficulté majeure, si ce n'est sa longueur (8h) et, pour certains, les effets liés à l'altitude, dans la partie sommitale.

Vautours fauves. Photo : Véronique Hénoux

Vautours fauves. Photo : Véronique Hénoux

Il est midi. Nous nous installons dans ce cadre somptueux. Et pendant, qu'assaillis par des hordes de fourmis ailées, nous déballons notre casse-croûte, une bande de vautours tournoie au-dessus de nos têtes, profitant des courants ascendants de l'adret…

Postface

- C'est un peu comme un voyage en train ou en voiture : au fil des kilomètres, des paysages différents défilent et quand tu nous proposes de monter dans la "DeLorean géologique" ce sont des paysages du passé qui resurgissent.

- Effectivement ! La richesse de ce paysage naturel réside dans la pluralité des regards et des lectures qu'il permet.

- Tout cela nous amène naturellement à des comparaisons avec des endroits connus... N'y a-t-il pas là quelque ressemblance avec les Vosges du Nord ?

- Tout à fait. Dans les deux cas, c'est la roche, le grès, qui va façonner les paysages rencontrés : + sédimentation sous forme de bancs en contexte fluviatile (-240 MA) avec séjours à l'air favorisant l'oxydation du fer et la couleur rouge dans les Vosges / teintes beiges en milieu marin peu oxygéné (-35MA), ici.+ enfouissement et cimentation sous d'épaisses séries sédimentaires, +soulèvement accompagné de fracturation lié à l'orogenèse alpine avec effets plus importants dans ce massif, +érosion pendant les périodes froides favorisée par le réseau de fissures, monts en trapèze et dans le détail, pentes à éboulis et gradins, rochers aux parois lisses ou sculptées. L'altitude et le climat correspondant vont conditionner le type de végétation : forêt de hêtres dans les Vosges, forêt de conifères ou landes dans les Alpes. A la sortie de la dernière glaciation, certains secteurs des Vosges du nord devaient ressembler aux environs du col du Vialet, mais dans des tons rouges...

Photo : Altschlossfelsen (Roppeviller) Vosges du Nord-Palatinat/EF (Cliquez pour agrandir)

Photo : Altschlossfelsen (Roppeviller) Vosges du Nord-Palatinat/EF (Cliquez pour agrandir)

 

Texte et Photos : EF (Sauf Vautours fauves : Véronique Hénoux)

 

 

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Commenter cet article

Queyrel Nicole 03/05/2020 16:11

Je me demandais d'où venait notre famille nous pensions d'Auvergne et voilà un mont en Haute Savoie dont nous portons le nom.
Merci pour l'information

Jean-Louis 04/05/2020 06:27

J'espère que vous repasserez sur mon blog : peut-être y trouverez-vous d'autres sujets à votre convenance...

kimcat 20/09/2018 18:51

Superbe !!

Jacky 18/09/2018 07:54

Superbe, je me suis régalé avec la balade et les commentaires. Merci Etienne. Le rappel avec nos Vosges est trés juste.

domi 18/09/2018 06:48

merci pour le bon souvenir de cette ascension réalisée il y a bien longtemps !

Jean-Louis 18/09/2018 05:52

Superbe récit d'un belle ascension... Etienne nous fait voyager non seulement dans le massif alpin mais également dans le temps avec les parenthèses géologiques : merci à lui pour cette riche balade !