Terres extrêmes, tensions humaines

Publié le par Jean-Louis Schmitt

On lui doit Ni le ciel, ni la terre , fiction sortie en 2015 qui avait été primée à de multiples reprises. Braguino, le nouveau film de l’Alsacien Clément Cogitore, voyage dans la taïga sibérienne. À découvrir en salles à partir d’aujourd’hui.

Jeux d’ enfants sur l’île. Photo : Bluebird films

C’est un film, sobre en paroles, qui vibre entre rêve et désenchantement, entre nature et culture, entre enfance et monde adulte, entre insouciance et tensions, entre terre et eau, entre monde animal et monde humain, entre ciel et forêt. Comme une sorte de conte… cruel où la violence pourrait soudain surgir à tout moment, tapie là en embuscade.

Il était une fois un lieu isolé, coupé du monde. Là, en Sibérie, à 700 km de toute âme qui vive, au bord d’un fleuve, deux familles, les Braguine et les Kiline, ont un jour décidé de s’établir. De part et d’autre du cours d’eau.

L’artiste et cinéaste alsacien Clément Cogitore a fait le voyage au bout de ce monde avec sa caméra. Et en a rapporté cinquante minutes d’une variation poétique et philosophique sur le thème de l’utopie, de la vie en autarcie, de l’enfance et de la difficulté à trouver sa place et d’imaginer une communauté.

En pleine nature, au milieu de nulle part, dans une forêt épaisse, au bord d’un fleuve, entre ours, oiseaux et poissons, l’harmonie entre deux familles installées là, chacune d’un côté de la rivière, avec une ribambelle d’enfants, n’est pas au rendez-vous. Une barrière sépare les deux communautés et une animosité extrêmement tenace.

Clément Cogitore, qui n’a filmé que du côté des Braguine, place la nature au cœur de son œuvre parcimonieuse en mots, riche d’images poétiques qui suscitent chez le spectateur associations et commentaires mentaux que le film se garde bien, lui, de verbaliser, sachant bien que l’évocation et l’allusion portent en eux une force qui se démultiplie dans le cœur et le regard du témoin visuel de l’œuvre projetée.

Happé par l’image

Pour le spectateur, c’est un film tout à la fois attirant et difficile à mettre en mots, tant le ressenti personnel est intense et irisé. Il se sent parfois happé par l’image, appelé au bord de ce cours d’eau, sorte de lieu rêvé, puis plongé dans une situation mentale d’inquiétude sur le devenir des deux communautés familiales qui se font face sans se fréquenter, ont édicté règles et codes de conduite qui n’ont cours qu’en ces lieux isolés. Il se retrouve parfois dans une difficulté de penser le film, de faire les liaisons, de bien comprendre quel type d’animosité se joue là, est parfois gagné par l’inquiétude, avant de lâcher prise et de se laisser porter par les paysages et les enfants, devenant ainsi presque membre de cette jeune tribu improbable qui, contrairement aux adultes, sait jouer, tutoyer arbres, eaux et terre en toute simplicité, depuis leur île, central terrain de jeux et d’expériences.

La nature humaine, la nature animale et la nature végétale sont ici explorées avec une même acuité, dans une sorte de mise en parallèle que ne sait plus faire la société occidentale.

Et c’est donc à une réflexion anthropologique que se livre Clément Cogitore sans jamais pontifier, en laissant vivre l’image, en fixant sur la pellicule le côté potentiellement paradisiaque d’un tel lieu mais aussi la menace d’une disparition d’un tel microcosme (certes habité par ces propres et très tenaces errements internes), avec l’irruption mécanisée et armée de braconniers en hélicoptères dans ce bout de terre jusqu’ici éloigné de la course à la technologie et de l’exploitation de la nature.

En salles ce 1er  novembre. Durée : 50 minutes. Coproduction alsacienne SEPPIA FILM Making Movies ; distribution BlueBird (Strasbourg)

DNA/DNA/Christine Zimmer 01/11/2017

Entretien avec Clément Cogitore : à l’origine…

Clément Cogitore raconte comment son projet a petit à petit vu le jour. Détails.

Clément Cogitore. Photo : Archives – Michel Koebel

C’est un film sur l’utopie d’un monde en autarcie, coupé de la civilisation, d’une enfance dans la forêt, loin de tout. Comment un monde dans un tel contexte se construit-il, explique en substance Clément Cogitore qui a entendu parler de la communauté des Vieux-Croyants, une confession orthodoxe minoritaire en Russie, qui s’est enfoncée peu à peu dans la forêt dès le Moyen Age pour fuir les persécutions politiques et religieuses.

Dans sa quête, il a croisé un journaliste russe qui a travaillé sur ces communautés lointaines et lui a parlé de Sacha Braguine, issu de cette lignée, et parti au mitan des années 1970 s’installer, à son tour, dans la forêt sibérienne, dans une cabane avec femme et enfants. Clément Cogitore ne savait pas alors si l’homme vivait toujours en ces lieux. Le cinéaste alsacien a décidé de se rendre sur place une première fois en 2012 (six jours), puis une seconde fois pour le film en 2016 (12 jours). Un très long voyage au bout duquel il a été reçu sur place par Sacha Braguine. « Pour eux, nous étions comme tombés du ciel », raconte le cinéaste alsacien. Clément Cogitore se souvient : « L’accueil a été chaleureux et généreux. » L’homme a accepté de raconter son histoire.

Au début, poursuit Clément Cogitore, je n’avais vu qu’une seule famille, les Braguine. « Au bout d’un moment, on a vu une barrière et de l’autre côté d’autres gens, et personne ne franchissait cette barrière […]. En fait, il y avait deux familles qui ne se parlaient pas, s’empoisonnaient les chiens… […] Une situation à la fois absurde et banale. » « Un sinistre conflit de voisinage ? » Clément Cogitore ajoute, en substance, avoir perçu une dimension mythologique et biblique derrière ce différend : c’était en fait des familles sœurs. « On est aux origines de la civilisation et du conflit ; ce sont des choses à raconter. » L’attention du cinéaste alsacien a été attirée par les enfants qui se retrouvent sur une île au milieu du fleuve, parfois des enfants des deux familles. « Je voulais construire mon film du point de vue des enfants […] qui sont eux plus sages que les adultes. Il n’y a a pas de rapports conflictuels, chez les enfants, car le conflit des adultes est si fort qu’il n’y a pas de place pour un autre conflit. » Ce n’était pas forcément évident de parvenir à récolter de la matière pour un film. « On brisait un équilibre autarcique. » Clément Cogitore a choisi de ne filmer qu’une famille, de respecter l’autarcie, de raconter l’histoire sans intervenir. « On a logé chez eux, on a apporté de la nourriture, cela a été une vraie rencontre. »

DNA/Propos recueillis par CZ

 

Exposition à Paris : objet artistique transversal

Braguino est non seulement un film mais aussi une installation, une série de photos et un livre présentés au BAL à Paris. Ce projet artistique transversal a en effet obtenu le prix LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP. Tous les matériaux ont été récoltés au cours de deux voyages de l’artiste alsacien à Braguino en 2012 et 2016. En parallèle à la sortie du film sur grand écran, puis à sa diffusion sur ARTE, LE BAL parisien accueille l’exposition Braguino ou la communauté impossible. Cette installation immerge le visiteur, plongé dans l’obscurité, au cœur d’un récit en actes, où chaque fragment vidéo témoigne d’une pièce de l’intrigue : arrivée à Braguino en hélicoptère, rêve, chasse à l’ours, île mystérieuse, menace de conflit armé.

Par ailleurs est édité un ouvrage (LE BAL et Filigranes éditions). Les textes de Léa Bismuth et Bertrand Schefer reviennent, notamment, sur la question de l’idée communautaire et sa possible faillite et éclairent le projet de Clément Cogitore.

LE BAL - 6 Impasse de la Défense - Paris (18e)

Bande annonce : Braguino Bande-annonce VO (1 :49)

Publié dans Voir ou revoir...

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Stef 03/11/2017 07:13

J'aimerais bien le voir...

Jean-Louis 03/11/2017 06:14

Intéressant ! Pour autant, ayant visionné la bande-annonce ci-dessus, je ne pense pas que j'irai voir ce film dont certaines scènes me semblent assez dures...
Enfin, je n'en sais rien encore !
D'ailleurs, je ne l'ai pas vu au programme des salles du coin...