"Sans adieu"

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dans le Forez, Claudette, 75 ans, et ses voisins paysans comme elles, sentent bien que la société consumériste les ignore tout en grignotant ce qui leur reste de patrimoine et de savoir-faire. Mais tous ne sont pas du genre à se laisser faire...

Pendant treize ans, le photographe auvergnat Christophe Agou a filmé des petites fermes du Forez. Mois après mois, on suit la lutte quotidienne de ces agriculteurs invisibles pour préserver leurs biens, leur travail et leur vie. Survivre, encore et toujours. Raymond, Mathilde, Claudette, Jean, Jean-Clément, Christiane… crèvent l’écran avec leur tendresse, leur force et leur bon sens désabusé face à la violence de la société qui les méprise. Présenté par L’Acid (association du cinéma indépendant pour sa diffusion), le documentaire posthume a été l’un des chocs du dernier festival de Cannes.

L’ambiance austère rappelle les documentaires de Depardon. A l’horizon d’un champ, on devine deux chevaux de trait sous la brume glaciale du petit matin. Pas de couleur. La caméra posée au ras du sol s’attarde sur un chien noir qui joue avec une oie blanche. Au loin, on entend un moteur de tracteur puis une voix puissante qui déchire le lourd silence. Apparait alors l’héroïne du film, Claudette, qui insulte son chien les pieds dans la boue.

Le téléphone sonne. Avec des brins de paille sur son tricot, elle décroche et soupire. C’est une nouvelle relance pour sa facture d’eau. Claudette n’a pas eu la force d’aller à la banque commander un chéquier, et elle refuse de faire un virement.

A 75 ans, elle n’en peut plus de son travail à la ferme. Elle voudrait bien prendre sa retraite, si seulement elle pouvait vendre ses bêtes et ses terres... Mais pas à n’importe qui, et pas à n’importe quel prix ! « Moi je n’y comprends plus rien avec les euros, mais quand même, ça fait pas bien des sous… Des bêtes comme ça, ça valait un million avant », soupire-t-elle avec son fort caractère et son accent délicieux… Tout le long du film, on la voit se battre avec ses papiers, ses comptes, ses courriers rédigés à la main, ses poules qui s’échappent… Parfois, elle craque, lassée et acculée.

Des paysans qui luttent pour survivre

Au fil de cette chronique acide et violente, on suit aussi le drame de Jean-Clément Chaperon, 53 ans. Ses 23 vaches laitières soupçonnées d’avoir contracté l'ESB ont été embarquées dans un camion sans paille ni sciure. Il est digne malgré la rage. Il tient la main de sa femme, reste poli, parvient même à sourire. Il insiste pour voir ses bêtes partir, pour que « quelqu’un de l’administration » assiste à la scène, à ce « morceau de lui qu’on emmène ». Et puis, il pense à son père. Pour maigre consolation, il se réjouit d’un article de soutien dans la presse agricole locale, et reconstitue un troupeau.

On s’attache à ces personnages vivants, parfois triviaux, bousculés par la modernité, résistants encore et toujours à l’inéluctable « progrès ». Comme ce viticulteur brisé depuis la mort de son frère, ou Christiane, la bergère pleine d’énergie mais qui en a plein le dos de ses tracas administratifs et amoureux. Ou ces trois compères sans âge qui refont le monde autour d’un verre, le verbe haut, pestant contre la société de consommation aseptisée. Leur détresse et leur misère serait insupportable, s’il n’y avait ses regards tendres et complices échangés avec le réalisateur.

Sans adieu, pour les invisibles

De 2002 à 2015, Christophe Agou a ainsi quitté New-York pour photographier et filmer le Forez de son enfance. A chaque fois qu’il repartait à New-York, Claudette lui disait « sans adieu », pour conjurer le sort. Et on a le sentiment que la société n’a jamais fait vraiment ses adieux à cette ruralité du passé, qu’il manquait un dernier hommage. Le titre est d’autant plus tragique que Christophe Agou est décédé à 45 ans, juste avant la post-production du film.

Ce qui frappe dans ces portraits, c’est la solitude de ces gens et leur invisibilité. Réduits à des images d’Epinal, méprisés par l’administration, ils ont déjà disparu... Comme cette agricultrice très âgée qui avance péniblement courbée sur sa canne, doublée par des coureurs sans même un regard. Mais la société ne semble plus être une réalité tangible pour ces gens. Elle leur parvient sous la forme de voix laconiques à la radio, de courriers froids, de publicités glacées. Stigmates d’un monde qui fonce dans le mur. A l’inverse, ces paysans courageux apparaissent extrêmement vivants, agissants et connectés à la vie. Même si leurs fermes se meurent, ils se réfugient dans le contact chaleureux avec leurs voisins et leurs animaux (notamment les chiens et les chats omniprésents). Et pour se rappeler que le bonheur a bel et bien existé, ils encombrent leur maison de bibelots, de souvenirs et de photos qu’ils présentent avec pudeur.

L’heure du crépuscule

Ce n’est sans doute pas par hasard que la caméra de Christophe Agou se focalise sur les vieilles horloges normandes. Les protagonistes posent d’ailleurs souvent la question « quelle heure est-il ? », comme s’ils prenaient soudain conscience d’être définitivement « en retard ». Alors, au final, il est temps pour certains de lâcher, de perdre, d’abandonner leurs rêves pour une vie un peu plus confortable en lotissement ou en maison de retraite. Bien loin des maisons brutes mais chaleureuses, où les poules et les mouches rodent joyeusement autour des tables. « Des fois, plus tu t’entêtes, plus tu t’esquintes. A un moment faut faire des choix… », philosophe l’un des agriculteurs devant son champ.

Même Claudette s’est résignée à céder le bail de sa ferme et déménager. Avec un seul regret : dans son nouvel univers médicalisé, elle n’a pas pu emmener son chien Titi qu’elle aimait tant...

 

Source : WikiAgri.fr

 

 

Bande annonce : "Sans Adieu" (1:49)

Publié dans Voir ou revoir...

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CENKI 09/11/2017 13:49

C'est très touchant, un monde qui se perd... peut-être mais un autre peut renaitre -et pas celui de l'agriculture dévastatrice- ou les humains te la nature seront à nouveau respectés pas par tradition mais en conscience... nous pouvons favoriser cette renaissance en faisant des choix de consommation responsables, en favorisant les agriculteurs bio et en achetant local... Il faut garder espoir et agir en conséquence...

Michel 09/11/2017 13:48

Suis allé voir ce SUPER film à Strasbourg
Il m'a beaucoup plus touché que "PETIT PAYSAN" , trop artificiel à mes yeux
SANS ADIEU m'a rappelé ma jeunesse à aider à bosser pendant les vacances dans diverses fermes alsaciennes de POLYCULTURE et d'élevage
Il m'a rappelé l'année 1980 ou j'avais travaillé pour la DDA en faisant le recensement agricole et côtoyé
de tels personnes, comme dans le film
Que sont devenus ces paysans des Vosges du Nord qui utilisaient des feuilles mortes pour la litière de leurs vaches parce que la paille était un produit noble et trop rare pour cet usage ?
Où sont ces trois soeurs célibataires qui avaient une ferme et qui étaient tristes d'avance parce qu'elles allaient perdre leur unique vache ?

Je ne regrette qu'une chose c'est de ne pas avoir à l'époque photographié ces gens pour en faire un témoignage d'une paysannerie à jamais disparue
Pouvais-je me douter que ces images seraient les dernières ?

ddelsass 08/11/2017 20:00

Oh la la, il déchire le coeur cet article et la vidéo! de même. Et notre auteur décédé avant sa sortie, si jeune! J' aurai du mal à aller le voir sans pleurer.
Mon enfance, sans la boue, mon chien ne m' énervait pas mamema!
Ils étaient tous exigeants, ça oui! A leur façon, !
Et, le travail de la terre, aujourd' hui on dit l' agriculture est des plus pénibles, durs. Nous les urbains, ne pourrions même pas arriver à la cheville de ces gens, paysans.! Nous ne connaissons rien, au temps, saisons, nuages, terre, outils, et comme la nature est imprévisible, forte, nous sommes ceux de la chanson de Jean Ferrat, "La montagne"
Ils quittent un à un le pays pour aller gagner leurs vies , ...loin de la montagne et des forêts, ...mais ils ne savent pas tous à propos tuer la caille ou le perdreau et manger la tomme de chèvre! Ferme les oreilles Jean Louis.
C ' était la chanson que José et moi, chantions ensemble! Lui, venu des Cévennes et moi de l' Alsace du Nord! Bye DD

hermann 09/11/2017 20:59

je pense que oui moi j'ai passé toute ma jeunesse dans les Vosges a aidé mes voisins petits paysans aux foins, ect.... l'arbre aux sabots

domi 08/11/2017 11:09

film à voir très certainement car déjà l'article est passionnant à lire ; mais il est quasiment trop tard pour défendre un monde perdu dont il ne reste plus grand chose

Stef 08/11/2017 08:13

Je ne suis pas sûr que "mépris" ne soit pas un terme tendancieux qui ne fasse qu'exprimer une rancœur envers la société actuelle. Il me semblerait plutôt que ce qui est à l’œuvre ici est de l'indifférence envers la réalité d'autrui. Mais ça, ça a toujours existé...

Raphaël 08/11/2017 07:21

Je n'ai vu ce film à l'affiche d'aucune salle ! Est-il sorti ou va-t-il seulement sortir ?

Jean-Louis 08/11/2017 07:26

"Sans Adieu" est sorti le 25 octobre dernier.
Par chez nous non plus (Sarrebourg-Saverne) il n'a pas été programmé pour l'instant...
Faites comme nous : n'hésitez pas à aller voir le responsable de votre cinéma et faites-lui part de vos attentes !

Jean-Louis 08/11/2017 06:48

Images d’une « France profonde » qui, bientôt, n’existera plus qu’à travers ces documents ! Entre ce monde-là et le gigantisme vers lequel s’orientent de plus en plus d’exploitants, il y a une agriculture à taille humaine à privilégier ! Encore faut-il que, pour cela, nos paysans puissent vivres de leur travail !