Le prix du lait toujours trop bas

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Plus de deux ans et demi après la suppression des quotas de production laitiers par l’Union européenne, comment les éleveurs supportent-ils cette nouvelle donne ? Regrettent-ils les quotas, ont-ils augmenté leur production, désormais libre ? Et les prix ont-ils baissé comme ils le craignaient ? Le point de vue d’Albert Geiger, agriculteur à Dieffenbach-au-Val.

Albert Geiger dans son exploitation laitière. Il a pris la suite de son père en 1985. Photo : DNA - Franck Delhomme

 

Comme beaucoup de producteurs, jusqu’au 1er  avril 2015, Albert Geiger avait vécu toute sa carrière d’éleveur sous le régime des quotas laitiers. Ces derniers avaient été instaurés au sein de l’Union européenne, afin d’en finir avec une surproduction qui abaissait les prix du lait. C’était en 1984.

Un an plus tard, Albert Geiger reprenait l’exploitation lancée par son père Georges en 1957 à Dieffenbach-au-Val. « Personne ne sait où ça va mener », exposait l’agriculteur il y a deux ans et demi, alors que s’ouvrait un monde nouveau pour lui et ses pairs producteurs de lait : un monde sans quotas, où règne la loi du marché, sans pénalité de surplus et donc ouvert à des hausses de production impliquant une baisse des prix. C’était alors la principale appréhension des éleveurs, qui craignaient pour leurs revenus.

Et ça n’a pas loupé ! Au moment de la suppression des quotas, le prix n’était déjà pas exceptionnel, loin de là (autour de 320 €/1 000 l). Et durant plusieurs mois, la production a augmenté et les prix ont connu des bas et des hauts avant de chuter fortement. « On a eu très chaud en 2016 », souffle Albert Geiger en évoquant un prix du lait tombé bien en dessous des 300 € les 1 000 litres.

« Il fallait que tout se réorganise, heureusement certains marchés se sont assainis… » Et avec un prix aux alentours de 350 €/1 000 litres en cet automne 2017, la situation n’est pas idéale, mais c’est déjà mieux selon Albert.

« A 400 €/1 000 litres, ça permettrait de bien se rémunérer et d’investir », souligne l’exploitant de la vallée de Villé, qui peu avant la fin des quotas avait acquis un robot de traite. Un investissement d’environ 150 000 € qui permet d’optimiser la production. Mais qui doit être payé…

Alors, même si dans le fond pour Albert, « la fin des quotas, c’était une erreur », il en a quand même profité pour augmenter sa production de lait, notamment en agrandissant son cheptel de 55 à 65 vaches laitières Prim’holstein.

Le Dieffenbachois revendique ainsi désormais une production annuelle d’environ 635 000 litres, soit à peu près 200 000 litres de plus qu’avant la fin des quotas.

DNA/DNA/Julien Eynard 28/10/2017

 

L’agriculteur dieffenbachois a investi dans une machine de traite moderne et, après la suppression des quotas, augmenté sa production pour la financer. Photo : DNA - Franck Delhomme

Flambée du Beurre, poudre au rabais

Pour Albert Geiger, « la fin des quotas, c’était une erreur au départ… On a quand même attendu un bout de temps que les prix remontent » après l’importante baisse en 2016. « On comptait sur l’exportation à l’international », poursuit le Dieffenbachois, qui évoque « environ 200 millions de Chinois » de plus en plus intéressés par la consommation de lait, dans un pays où les scandales sanitaires liés à la production locale ont ouvert les portes à un lait de meilleure qualité, français notamment. « On est en attente de marchés qui s’ouvrent, des marchés demandeurs… Mais sont-ils prêts à payer le prix ? »

Toujours ce souci de la juste rémunération, qu’illustre par exemple le problème actuel de la poudre de lait. Pour compenser la baisse des prix liée à la surproduction induite par l’arrêt des quotas, l’Europe a constitué un stock important de poudre, dont le prix reste trop bas.

« En France, on vend plus de soda que de lait… »

C’est le contraire pour un autre produit laitier. « Il y a une flambée du beurre », souligne Albert Geiger, qui recense différentes raisons. « Les Chinois s’y mettent aussi et pour les Français, le beurre et les graisses animales retrouvent leurs lettres de noblesse. Ils ne veulent plus d’huile de palme… » La saison estivale a joué aussi selon l’exploitant, « en été, on produit moins de lait ». Mais pour les producteurs comme Albert, un beurre cher ne signifie pas forcément une hausse significative de revenus. « Le problème, c’est que quand on fait du lait, il n’y a pas que le beurre… Et le prix de la poudre est trop bas. »

Si la vente de « lait de consommation baisse de 4 à 5 % par an en France », des débouchés existent, note le Dieffenbachois. Le lait bio se vend très bien, même si lui n’en fait, « je suis plutôt dans l’agriculture raisonnée ». « Ce que le consommateur voudrait, c’est du lait bio au tarif conventionnel… Pour lui, ce serait top ! » sourit Albert.

L’agriculteur constate que dans le monde actuel, il est plus simple de vendre de l’eau sucrée avec des bulles. « En France, on vend plus de soda que de lait… Ça coûte moins à produire, mais ça se vend plus cher. »

En attendant une hausse du prix…

Albert Geiger est sous contrat avec la coopérative Soodial, à laquelle il vend sa production laitière. « Moi, je suis la brebis noire dans la vallée, je ne suis pas dans les circuits courts », lâche l’agriculteur, qui pourtant ne serait pas contre se lancer dans la vente directe. « Mais c’est du boulot et ça demande de la main-d’œuvre », remarque celui qui gère seul son exploitation, avec l’aide d’un apprenti. « Il suffirait d’avoir un prix du lait correct… A 400 €/1 000 litres, je pourrais me permettre d’embaucher à plein-temps. »

En attendant cette hypothétique augmentation, Albert Geiger reste soumis aux lois du marché et de la spéculation.

Pour compléter ces revenus issus du lait, il vend par exemple des veaux, pour la viande, nés de « croisements industriels ». Des veaux de race Blanc bleu belge qu’Albert peut vendre presque quatre fois plus cher que les veaux Prim’holstein, qu’il négocie aux alentours de 80 €.

« Une vache fait les 3x8 : elle mange durant 8 heures, rumine 8 heures et se repose 8 heures »

Albert Geiger

 

Agroalimentaire

Beurre : « Fausse pénurie, vrai malaise »

Les consommateurs l’ont constaté : depuis quelques jours, les supermarchés ont du mal à remplir leurs rayons de beurre. Certains étals sont même carrément vides.

 

Ces ruptures d’approvisionnement sont le produit de la tension qui règne actuellement sur le marché mondial. « La consommation a augmenté ces dernières années, portée par les pays asiatiques et les récentes études louant les propriétés de la matière grasse animale, explique la FDSEA du Bas-Rhin. En parallèle, l’offre diminue, car la production de lait a régressé en 2016 et 2017 à cause de la mauvaise qualité des fourrages, mais surtout à cause d’un prix du lait très bas ».

Résultat : les prix flambent. Ils ont augmenté « de 170 % en 20 mois », précise la Coordination rurale du Grand Est. Le cours du beurre dépasse désormais les 7 euros le kilo.

Le problème, déplore le syndicat, est que la grande distribution « refuse les hausses de prix ». Aujourd’hui, confirme la FDSEA, « en magasin, la plaquette de beurre se vend de 1,5 à 2 euros, soit de 6 à 8 euros le kilo (prix intégrant la marge du distributeur) ». Du coup, « les industriels font le choix de ne pas vendre à la grande distribution et privilégient des clients qui acceptent de répercuter les hausses ». Notamment à l’export. « Le risque est donc de voir les débouchés extérieurs satisfaits au détriment des besoins européens », regrette la Coordination rurale.

Cette « fausse pénurie » témoigne en fait d’un « vrai malaise », estime la FDSEA. Elle est « symptomatique du dysfonctionnement de nos filières agricoles », déplore la FDSEA. Elle est surtout très frustrante pour les éleveurs laitiers, car « si le prix du beurre flambe, le prix du lait, lui, reste désespérément bas ».

DNA/O.W. 28/10/2017

Publié dans Agriculture-Elevage

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