L’âne, éboueur et sauveur

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Ses ruelles étroites, sinueuses et parsemées d’escaliers empêchent l’accès de tout véhicule : la casbah d’Alger, cité millénaire classée par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, croulerait sous les ordures si elle n’avait ses ânes.

Dans la casbah d’Alger. Un rude métier, mais quelqu’un doit le faire : aucun camion-benne ne passera ici. Photo : Ryad Kramdi/AFP

Dès l’aube, la dizaine d’éboueurs de la casbah enfilent leur combinaison verte aux couleurs de Netcom - l’entreprise publique chargée de la propreté d’Alger - et sanglent aux flancs des ânes les chouaris, de grands paniers en alfa (sorte de jonc nord-africain) qu’ils fabriquent eux-mêmes. Puis ils gravissent en procession les longs escaliers menant à Bab Jdid, une porte de la vieille ville.

Après cette première ascension, les équipes se séparent. Chaque éboueur entame son circuit, précédé d’un ou deux baudets qui connaissent le chemin par cœur.

105 ha, 118m de dénivelé

Hommes et bêtes sillonnent les ruelles escarpées, grimpent et descendent les raides escaliers interminables de la médina. Elle fut bâtie au Xe siècle sous les Zirides, dynastie d’origine berbère qui régnait alors sur la majorité du Maghreb.

S’étendant sur 105 hectares, la casbah est un enchevêtrement de maisons construites dans une forte pente de 118m de dénivelé. Certaines habitations menaçant de tomber en ruines sont soutenues par d’imposantes poutres en bois ou en métal.

Les éboueurs ramassent les ordures à la pelle ou à la main et les tassent dans les chouaris. Une fois ceux-ci remplis, l’âne - qui peut porter jusqu’à 50 kilos d’ordures - les remonte en haut de la casbah d’où ils sont déversés dans un camion-benne.

Qu’il pleuve, qu’il vente, que la chaleur soit caniculaire, l’Unité de cavalerie de la casbah - son nom officiel - travaille sept jours sur sept. Plus de deux tonnes de déchets sont évacuées chaque jour par les éboueurs et leurs baudets dont l’usage remonte à l’arrivée des Ottomans à Alger au XVIe siècle.

Mais à peine sont-ils passés que de nouveaux déchets s’entassent dans les ruelles. « Il nous arrive de faire dix tournées » par jour, raconte en soupirant Amer Moussa, cheveux poivre et sel et yeux noirs, qui attend la retraite avec impatience.

Plus que par la tâche rendue harassante par la configuration de la casbah, cet éboueur de 57 ans, au visage marqué par le temps, se dit fatigué de l’incivisme : ordures jetées n’importe où, n’importe comment et à n’importe quelle heure ; gravats ou vieux meubles abandonnés avec les ordures ménagères.

« Avant, c’était propre, on s’entraidait pour nettoyer »

De petits terrains vagues où se dressaient autrefois des bâtisses sont devenus des mini décharges prisées par des légions de chats de gouttière.

Kadour Hanafi, cadre de Netcom et ancien éboueur de la casbah, regrette que certains Casbadji - les habitants - regardent les « boueux » avec mépris. Les éboueurs se disent blessés des mauvaises plaisanteries, toujours les mêmes, entendues à leur passage, du genre : « Tiens, un âne qui en accompagne un autre ». L’âne est pourtant toujours très précieux dans de nombreuses régions montagneuses d’Algérie.

Vêtu d’un bleu de Shanghaï, costume de toile épaisse prisé des Casbadji, Abdellah Khenfoussi, un des responsables de Netcom, se remémore avec nostalgie l’époque où les pavés de la médina où il est né et vit toujours étaient lavés tous les matins par ses habitants.

Fatma, 74 ans, drapée dans un haïk - longue étoffe blanche traditionnelle des Algéroises - peste aussi contre la saleté. « Avant, c’était propre. On se connaissait tous et on s’entraidait pour nettoyer. La plupart des vrais habitants de la casbah l’ont quittée, et les nouveaux venus ne connaissent pas sa valeur historique », regrette cette habitante. Le quartier fut en 1957 le cœur de la bataille d’Alger durant la guerre d’indépendance (1954-1962).

Une triste fin au zoo

Après sept à huit heures de montées et de descentes, épuisantes pour l’éboueur et l’âne, l’équipe du matin rentre aux écuries. Une seconde prend le relais l’après-midi.

Tout au long de la journée, quiconque passe dans la casbah croise ces animaux qui font partie du décor.

L’Unité de cavalerie de la casbah compte 52 ânes. Netcom les achète selon des procédures d’appel d’offres similaires à celles de ses camions. Les équidés doivent avoir une bonne constitution physique, mesurer plus d’1,15m et peser plus de 100kg. Ils prennent du service quand ils ont quatre à huit ans et peuvent travailler plus d’une vingtaine d’années.

Les ânes pourraient alors espérer une retraite bien méritée. Mais ils termineront leur vie au zoo d’Alger. Non comme pensionnaires, se désolent les éboueurs, comme nourriture des lions et autres carnivores.

DNA (DNA (16/10/2017)

Ecologique, pratique

En Europe, quelques villes et villages ont aussi choisi l’âne pour ramasser les déchets. Pour des raisons écologiques, car il pollue moins qu’un camion, comme à Castelbueno, en Sicile. Ou, en raison d’accès difficile, comme à Faux-la-Montagne, dans la Creuse.

Publié dans Animaux

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Harmonia.Messidor 19/10/2017 20:10

j'essaie à nouveau de déposer mon commentaire... Je suis indignée devant le sort réservé à ces pauvres ânes. Après une vie de bons et loyaux services dans des conditions très difficiles, je pensais qu'ils bénéficiaient d'une retraite heureuse... mais j'ai découvert le comble de l'horreur ! L'homme est un monstre, sans aucune humanité. J'ai éprouvé un sentiment de honte et de révolte devant une telle cruauté. Merci d'avoir publier sur le sujet.

dominique 19/10/2017 12:37

Ceux qui lisent votre blog Jean-Louis ne vous critiqueront pas, ils ont la même sensibilité que vous, que nous et je ne sais plus qui a dit "la compassion n'a pas de frontières"; si vous, si nous, aimons les animaux et voulons une vie décente pour eux, le respect après une vie de travail...ou pas, c'est que nous aimons les autres, tous les autres en particulier les plus faibles et les animaux font partie des opprimés; ceux qui nous disent que nous ferions bien de nous occuper des humains, ce sont les égoïstes qui ne s'occupent de personne d'autre que leur petite personne; j'en ai connu quand je "quémandais"à la porte de supermarchés pour nourrir les animaux du refuge sans subventions où j'ai adopté mon chien; très rares au demeurant, les plus humbles attentifs voire généreux, s'excusant presque de ne pouvoir faire plus, les BCBG hautains et insensibles et de temps à autre celui que l'appelais le "con de service"; souvent un homme; "et que faites-vous pour les enfants?"Je bouillais et puis j'ai appris à les contrer je leur disais "mais vous avez raison Monsieur, donnez-moi les adresses des assos qui oeuvrent pour les enfants et je ferai comme vous, je donnerai"; bien sûr ils filaient ne donnant pas plus à X qu'à Z, des minables qui se sentaient forts de prendre quelqu'un en défaut (à tort bien sûr)
Un autre genre: nous tendions juste notre petit papier sans commentaires et si beaucoup le prenaient avec le sourire, quelques-une le refusaient ce que nous respections bien sûr, mais en silence, d'ailleurs ils ne ralentissaient pas le pas et ne nous regardaient pas; l'un pourtant jeune élégant m'a regardée avec mépris en disant :"vous m'importunez Madame" tout en continuant à avancer; je ne me suis pas contenue, je lui ai couru après et lui ai dit: " c'est vous qui m'importunez Monsieur , je ne vous ai pas dit un mot et vous m'agressez verbalement, vous méprisez ce que je suis: une bénévole qui est là pour les autres , vous avez le droit de passer sans nous regarder mais pas de nous mépriser". Les 2 causes humaine et animale sont liées, en agissant pour l'une on agit pour l'autre , pour un monde meilleur pour tous et les humains ont tout à y gagner.........ne serait-ce qu'en dignité, pais pas que....
La cause animale progresse, ira-t-elle en évoluant partout, ces pauvres ânes, vous avez raison Jean-Louis après les avoir exploités.....hélas il en est de même pour les chevaux, pour les vaches laitières qui après nous avoir donné leur lait, leur veau, en récompense nous donnent leur viande et leur peau quand elles ne sont plus productives; ça a toujours été mais nous devons faire que cela ne soit plus.....un jour.

Jean-Louis 19/10/2017 09:15

Il est vrai que, pour ce qui est des ordures, nous pouvons balayer devant nos portes ! Et il y a du boulot...
Pour paraphraser Stef : tout comme les ânes, les ordures ne sont peut-être pas ceux et celles que l'ont croit !

Domi 19/10/2017 08:22

les éboueurs et leurs ânes méritent notre estime. Triste fin pour les équidés, traitement injuste des agents du nettoiement.
quant à l'incivisme il n'a pas de frontières si j'en juge à Autun où les agents du nettoiement avec leur petite voiture (sans âne) travaillent sans relâche alors que les gens continuent à jeter dans la rue papiers et emballages divers, sans oublier les crottes de chiens. Les gens mériteraient qu'on les laissât dans leur merde, mais bien sûr il ne faut pas généraliser, il m'arrive de ramasser des ordures sur le trottoir, petit geste citoyen

Stef 19/10/2017 07:55

Un article qui montre bien comment le changement des habitants fait disparaître les coutumes et que les ânes bâtés ne sont pas ceux qu'on croit... La propreté est finalement une histoire de solidarité envers son environnement.

Jean-Louis 19/10/2017 06:06

Je vais sans doute encore en choquer certains qui, après la lecture de cet article, vont s’empresser de rappeler qu’il y a plus important que le sort des ânes de la Casbah : je le sais et, comme je l’ai déjà dit ici (http://natureiciailleurs.over-blog.com/2017/10/le-mythe-de-la-vache-sacree.html) je ne me désintéresse nullement de ce qu’endurent mes contemporains !
Pour autant, à chacun son domaine d’activités : « Nature d’Ici et d’Ailleurs » a choisi de se préoccuper d’environnement et de la condition animale !
Cela posé, le récit de la triste et dure existence de ces baudets, exploités jusqu’à la lie et, pour finir, éliminés eux-mêmes comme de vulgaires déchets m’a ému aux larmes et, comme on peut le deviner, profondément remué !
Nous n’avons décidément d’humain que le nom sinon comment justifier d’une part le degré de saleté de la cité millénaire -la pauvreté, la misère… empêchent-elles le civisme ?- et, d’autre part, l’utilisation d’animaux –en l’occurrence indispensables…- ne peut-elle s’achever autrement que par une telle cruauté ?
Pour conclure, je rappellerais cette citation de Kant qui, une fois encore, me semble ô combien pertinente : "Nous pouvons juger le cœur d’un homme par son comportement envers les animaux"…

Domi 19/10/2017 08:26

oui à la citation de Kant

Domi 19/10/2017 08:25

pas moi, je ne vais pas critiquer le fait qu'on parle des ânes d'autant plus que leur sort est lié à des hommes méprisés, je vois donc là un vrai problème d'une société en déliquescence et comme dit Stef les ânes ne sont pas ceux qui vont à quatre pattes
L'article est très bien et c'était une bonne chose de le mettre en évidence