L’Allemagne démantèle à marche forcée

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Démonter des centrales nucléaires constitue un défi. Après l’Italie, place à l’Allemagne qui stoppera en 2022 ses derniers réacteurs. Avec pour but de décontaminer plus de 90 % de ses déchets. Exemple à Greifswald, dans le nord-est.

Dans la gigantesque centrale de Greifswald, dont les unités de réacteurs ne sont plus qu’une succession de trous béants, les forçats du nucléaire s’activent à la découpe et à la décontamination des pièces. Photo : Philippe Dureuil

C’est une sorte de vaisseau fantôme, posé sur les bords de la mer Baltique. Dans cette zone rurale du nord-est de l’Allemagne remplie d’éoliennes – tout un symbole - ses gigantesques sarcophages gris, rectangulaires et austères, apparaissent comme les derniers vestiges de l’ex-RDA. La centrale de Greifswald a été conçue pour être la plus grosse d’Europe. Mais elle n’a produit que de 1973 à 1990. La réunification allemande a mis fin à ses rêves de grandeur. La jugeant trop soviétique, entendez par là trop dangereuse, l’Allemagne fédérale a dit stop, s’engageant à financer les 6,6 milliards d’euros du démantèlement. Trois des huit réacteurs à eau pressurisée n’avaient même pas encore été mis en service.

32 réacteurs sur 24 stoppés

Aujourd’hui, l’endroit se visite en troquant tous ses habits, sauf les sous-vêtements, contre une combinaison blanche de protection, un casque, des chaussures de sécurité et des gants. Débuté en 1995, le démantèlement doit être terminé en 2028, mais donne déjà l’impression de toucher à sa fin. Les salles des générateurs de vapeur sont devenues des ateliers de découpe ultramodernes avec robots télécommandés. Et les unités abritant les réacteurs ne sont plus qu’une succession de trous aussi béants que vertigineux. « C’est le plus gros projet de démantèlement au monde et nous avons prouvé que cela peut se faire en toute sécurité. Le défi n’est pas technique. C’est juste une question de logistique et d’organisation », résume non sans fierté Henry Cordes, directeur d’EWN, l’opérateur en charge du démantèlement. Dans les entrailles d’une conduite d’aération large comme un tunnel autoroutier, deux salariés en combinaison orange polissent méticuleusement un mur, visage masqué. « On prépare la décontamination », décrit Eckhard Skaebe, 60 ans, l’une des dernières mémoires du site qui ne compte plus que 860 de ses 6 000 travailleurs. En quarante-trois ans de carrière, l’apprenti rentré en 1974 est passé de la maintenance aux visites guidées. Il doit la sauvegarde de son emploi à la stratégie allemande du démantèlement immédiat. Le pays va l’appliquer à toutes ses centrales. L’Allemagne a décidé sa sortie du nucléaire. Sur 32 réacteurs, 24 sont déjà stoppés. Les 8 autres le seront en 2022.

Décontamination sur place

Si trois ont déjà été démantelés, les autres font ou vont faire l’objet d’un programme colossal et quasi simultané. Pas question de perdre de temps. Et peu importe si rien n’est prêt pour accueillir les déchets après les échecs des stockages dans les mines de sel d’Asse et Gorleben.

Konrad, le futur site de stockage des déchets de moyenne et faible activité est programmé pour 2022 en Basse-Saxe. Pour ceux de haute activité, le processus de choix de localisation du site n’a même pas encore été défini. En attendant, Greifswald empile à sec, dans un bâtiment ultra-sécurisé attenant à la centrale, des containers de toutes formes et de multiples couleurs. L’intérieur ressemble à un Lego géant. Seul le dosimètre dont est équipé chaque visiteur vient rappeler que s’y trouvent 5 000 barres de combustible nucléaire !

Mais après 22 ans de démantèlement, l’endroit paraît vide. Normal, la plupart des déchets ont regagné les circuits de recyclage classiques. Alors que la France s’y refuse, l’Allemagne décontamine à tout va pour faire baisser la radioactivité en dessous d’un certain seuil. Greifswald ambitionne ainsi de « libérer » 98 % de ses déchets contaminés. Enfermés dans des caissons à l’intérieur de l’atelier de découpe et de décontamination, des forçats du nucléaire bardés de protections s’attaquent aux pièces. L’un d’eux les fragmente au chalumeau. D’autres les décontaminent en les pulvérisant d’acides, d’eau à très haute pression ou de poudre d’acier. On dirait du Zola.

 

À Greifswald, Philippe MARQUE/DNA (24/10/2017)

Chooz : le démantèlement réussi à la française

Après l’Italie et l’Allemagne, notre tour d’Europe des méthodes de démantèlement des centrales se termine en France. Dans les Ardennes, EDF a fait du chantier de Chooz A la vitrine de ce qu’il sait (dé)faire, alors que le taux d’énergie nucléaire doit passer de 75  à 50 % d’ici à 2025.

Dans la centrale souterraine de Chooz, dans les Ardennes, la découpe des éléments contaminés se fait soit à distance grâce au robot Predator actionné par des opérateurs à l’aide de joysticks, soit sous eau, dans la piscine du réacteur. Photo P. M.

Concentration maximale. Enfermés dans une minuscule pièce, trois opérateurs actionnent des joysticks, les yeux rivés sur plusieurs écrans de vidéosurveillance. Ils assurent la découpe à grand renfort d’étincelles d’une cuve de résines échangeuses d’ions. Dans la centrale de Chooz A - prononcez Chô - le démantèlement se joue à distance. Et c’est Predator qui s’y colle. Ce petit robot fait des miracles grâce à son bras articulé, complété d’une scie circulaire, de pinces ou d’une torche à plasma.

À 300 mètres sous terre

Nous sommes à 300 mètres sous terre, sous une colline boisée aux couleurs automnales. C’est dans cette caverne des Ardennes, au bord de la Meuse et de la frontière belge, qu’EDF a installé en 1967 sa première centrale nucléaire à eau pressurisée. Un modèle réduit (305 mégawatts seulement) des 58 réacteurs aujourd’hui en fonctionnement. Le chantier sert aujourd’hui de vitrine à EDF. L’industriel y montre ce qu’il sait (dé)faire, alors qu’il est par ailleurs englué dans le démantèlement de huit autres centrales de première génération. Elles présentent trois technologies différentes, autrement plus périlleuses et complexes à déconstruire, comme à Chinon (Indre-et-Loire), Saint-Laurent (Loir-et-Cher) et Bugey (Ain) et leurs six réacteurs à graphite-gaz ; à Brennilis (Bretagne) et son réacteur à eau lourde ; ou à Creys-Malville (Isère) où EDF vient enfin d’éliminer le sodium du circuit primaire de son réacteur à neutrons rapides.

À côté de ça, Chooz A fait figure d’enfant de chœur. Arrêté en 1991, la centrale a aussitôt été vidée de son combustible. Evacué vers le centre de retraitement de La Hague (Manche), il a emporté avec lui 99,9 % de la radioactivité. Le décret de démantèlement est ensuite tombé en 2007.

Depuis, une centaine de personnes démontent le reste méthodiquement. Pour travailler, ils ne conservent que leurs sous-vêtements et enfilent tee-shirt, combinaison blanche, chaussettes, chaussures, gants, charlotte, casque et lunettes de protection. Tout part le soir dans une laverie spécialisée, une fois franchis avec succès les multiples portiques contrôlant le taux de radioactivité.

Fin de l’opération en 2022

Fin août a débuté le dernier gros chantier : le découpage de la cuve qui abritait le combustible. L’opération se déroule sous l’eau, pour atténuer la radioactivité. Perchés sur un pont surplombant la piscine du réacteur profonde de dix mètres, deux techniciens suédois de la société Westinghouse dirigent les opérations. « Il y a deux ans, ils ont découpé la sœur jumelle de cette cuve à la centrale de Zorita, en Espagne », explique Sébastien Albertini, responsable de la déconstruction, en désignant ces nomades du nucléaire.

Si les déchets de très faible et faible activité à vie courte rejoignent les sites de stockage de Morvilliers et Soulaines, dans l’Aube, ou le centre Iceda d’EDF au Bugey, ceux de haute activité attendent à La Hague 2025 et l’ouverture de Cigéo à Bure (Meuse). Chooz A ne sera alors plus qu’un vieux souvenir. La fin du démantèlement est prévue pour 2022. Gilles Giron, directeur adjoint à la déconstruction et aux déchets pour EDF, s’en félicite : « Il nous aura fallu quinze ans, dans un espace difficilement accessible. Ce retour d’expérience va servir. On pense désormais pouvoir défaire deux réacteurs en quinze ans, voire plus vite. » Cela tombe bien. La loi de transition énergétique prévoit de baisser de 75 à 50 % la part de l’énergie du nucléaire d’ici à 2025.

À Chooz, Philippe MARQUE/DNA (25/10/2017)​​​​​​​

 

Publié dans Nucléaire

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