Dans la roue d’Angela

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Angela Motzko, résidant à Schwartzbach, livre son récit d’un premier voyage en Norvège, à vélo, en août dernier. La jeune femme a effectué ce voyage en solitaire. Il a duré 25 jours, sur un parcours de 2 300 km.

« Je bivouaquais dans des endroits reculés et sauvages », explique la jeune femme de Schwartzbach. DR

« Plusieurs fois sillonnés en famille, les paysages de Scandinavie me hantent régulièrement pendant l’année. Je ferme les yeux et je revois les hautes et vastes forêts de Laponie courues par les élans, ainsi que les lacs silencieux de Norvège, ses montagnes aux névés perçant la brume, ses fjords majestueux et tenaces sous la brise sifflante… C’est cette fraîcheur qui me manque, cette immensité que j’aime tant parcourir, et que j’ai décidé, cette année, d’aller retrouver, seule. Un véritable premier pas pour moi.

Les dernières nuits avant le départ, je ne pouvais pas dormir. Incapable de me projeter dans cette solitude proche, j’avais la sensation de troquer des « vacances » contre une période de « survie ». Étais-je seulement capable de tenir un seul jour entre les bras de la solitude ? Je portais avec moi, d’abord la crainte que des proches étaient parvenus à m’infliger, celle d’être une femme seule en terrain inconnu, mais aussi mes peurs initiales, relativement multiples : ne pas réussir mon feu le soir, perdre ma cape de pluie, casser ma chaîne de vélo… La performance physique et le confort à la dure ne m’effrayaient pas, tant ce voyage, j’allais le vivre de l’intérieur. La vraie difficulté, c’était dans la tête. Je songeais donc plutôt à préciser mon itinéraire, jusque-là vaguement improvisé, et rêvais de la belle nature et de la chaleur des flammes…

« Une adrénaline que je ne connaissais pas »

Le trajet fut long pour rejoindre le grand nord. Mais le jour J, en enjambant mon vélo, je n’avais d’autre choix que d’être prête. Au départ de Kiruna, au nord de la Suède, je souhaitais rejoindre la côte norvégienne puis la longer en direction du sud jusqu’à Bergen et peut-être même Oslo.

Dans les premiers kilomètres, mon émotion était instable et tanguait entre euphorie et angoisse marquée. Une adrénaline que je ne connaissais pas. Je ne sais pas exactement ce que j’étais venue chercher dans ce périple, mais c’est surtout le désir d’aventures et la peur de fléchir devant les obstacles qui m’avaient poussé à l’entreprendre. Un défi ? Peut-être, oui, au fond. Il fallait que je sache. Que je m’affronte moi-même. C’est à travers les galères, que je me retrouvais, enfin, bien en face. A 24 ans, je voulais cesser d’avoir de l’appréhension pour tout. J’avais grand besoin de ressentir mon assurance et mon indépendance flotter dans le vent. Alors j’ai pédalé. Pédalé pour déraciner mes capacités enfouies. Pédaler pour savourer ce nouveau savoir-faire dans la débrouille. J’ai alors découvert ces brins de qualité que j’avais jusque-là seulement espéré posséder : la persévérance, le courage, la confiance. Dans ce charmant petit bout du monde, je suis ainsi parvenue à réaliser ce qui était prévu.

« Je pédalais entre 80 et 120 km par jour »

Je pédalais entre 80 et 120 km par jour, longeant les fjords, grimpant des cols, passant quelques villes, et avec de temps à autre, quelques routes un peu monotones. Le soir, je bivouaquais dans des endroits reculés et sauvages, et entreprenais de faire un grand feu, pour cuisiner mes plats de résistance et me réchauffer un peu. Quelques bains de mer glacée s’imposaient, lorsque je trouvais le temps. Enfin, dormir à même le sol était un plaisir, surtout que le sommeil venait généralement vite et sans contrainte !

Des difficultés, il y en eut évidemment : la pluie qui s’éternise, un vent trop fort (parfois les deux en même temps), des jours entiers sans rencontre ni même un sourire, mais seulement de l’indifférence des moucherons affamés envahissant la tente, la fumée dans les yeux, le froid, la nuit qui tombe trop vite et pas d’endroit où dormir, ma carte qui prend l’eau et se déchire, des petites blessures inévitables, quelques nouvelles angoisses… C’est assez particulier que de se retrouver seule à gérer des situations périlleuses et braver l’épreuve de mauvais jours… qui passent, heureusement ! C’est d’ailleurs une des plus importantes leçons que j’ai pu tirer de cette expérience : rien ne dure. A l’image de la météo norvégienne, qui change d’avis 20 fois par jour, les obstacles pouvaient me tomber dessus et disparaître tout aussi rapidement. Ne sachant plus à quoi m’attendre, je finissais donc par ne plus rien prévoir. Lorsqu’on passe un virage, on se retrouve soudain avec le vent dans son dos !

Un matin, après seulement 12 km, je me suis calée sous un abribus en attendant que la pluie passe. J’étais désespérée, et persuadée que ma journée serait sans avenir. Une voiture s’est arrêtée : une famille m’a invitée à prendre un thé au chaud, des pizzas, puis hébergée pour la nuit. Ce fut une de mes plus belles rencontres. Finalement, je me sentais devenir plus raisonnable, reconnaissante, moins exigeante, acceptant le voyage avec ses aubaines comme avec ses infortunes. Et j’ai pu savourer cette chance d’être là. Car c’est aussi cette atmosphère scandinave si singulière que j’étais venue redécouvrir, avec tous ces plaisirs finalement simples : une traversée en ferry devenant une croisière à travers l’immensité, un coucher de soleil fabuleux, le crépitement des braises dans le silence de la nuit, des pâtes au saumon délicieuses, des confitures de myrtilles fraîchement cueillies dans une nature qui offre tout, l’ascension d’un col qui promet une vue fantastique et une descente sensationnelle, les signes d’encouragement des conducteurs, ou encore, à la tombée du soir, un renne immobile entre les arbres, qui ne s’enfuit pas et te regarde…

A ceux qui hésitent, ceux qui souhaitent dormir sous un autre ciel, ceux qui veulent tout quitter, ou qui veulent se trouver, qui cherchent à s’aimer. A ceux-là, je transmets les mots d’un anonyme : Vous n’avez aucune idée de ce dont vous êtes capable. »

Angela Motzko

Publié dans Initiative

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domi 23/10/2017 12:33

quelle aventure, bravo à elle, je souligne que voyager ainsi à vélo, c'est éviter des tonnes de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, alors encore bravo
encore un mot, malgré la météo, la Norvège je crois offre à une jeune femmes des conditions de sécurité qui ne sont pas garanties partout...

Jean-Louis 23/10/2017 06:05

Elle est courageuse Angela !
C'est sympa à elle de partager son récit.
Sûr que ce genre de voyage marque durablement...