Vestiges d’un culte oublié

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Un sanctuaire de Mithra a été découvert en 1955 à Mackwiller. Le culte de cette divinité perse est l’une des plus étranges et secrètes parmi les croyances qui ont irradié le monde gallo-romain.

La DRAC dispose de photographies des fouilles en 1955. Document remis - DRAC

 

« Lors des travaux de déblaiement qui sont entrepris actuellement dans une carrière de grès située sur le territoire de la commune de Mackwiller, les ouvriers rencontrèrent un mur de dix mètres de long et d’une épaisseur de 1 mètre en pierre (grès) taillée. » Ainsi commence un article des Dernières Nouvelles d’Alsace daté du 20 avril 1955.

Les ouvriers venaient de trouver les ruines d’un sanctuaire dédié à Mithra. L’instituteur de Tieffenbach Lutz est prévenu, puis le chercheur savernois Wiedenhoff, le directeur du musée archéologique de Strasbourg Jean-Jacques Hatt, qui se rend immédiatement sur place à mobylette, et la 18e circonscription des antiquités historiques au château des Rohan à Strasbourg.

D’abord, les observateurs pensent avoir à faire à une maison construite près d’une source, avec des tuyaux de conduite d’eau en grès. Une première campagne de fouilles est programmée, et rapidement les archéologues réalisent qu’ils sont face à un mithraeum, sanctuaire dédié au dieu Mithra.

Après la fouille d’urgence de 1955, pour laquelle Jean-Jacques Hatt avait réquisitionné des détenus d’Oermingen, une fouille plus approfondie a lieu en 1956. « Ils ont trouvé un autel, des banquettes et surtout un haut-relief du Mithra tauroctone. C’est un stéréotype du culte de Mithra », explique Élodie Thouvenin, chargée de mission au centre d’interprétation du patrimoine de Dehlingen.

Une partie de la cella, partie close et souterraine du temple, est dégagée. Les fondations, des murs épais, laissent deviner une pièce carrée de 10 mètres de côté. Son sol est dallé et au centre trône une vasque en pierres. Une rigole creusée dans la pierre y est reliée. Dans le mur, une porte large de quatre mètres semble avoir existé.

Les blocs issus du sanctuaire sont récemment revenus à Mackwiller : ils sont exposés devant les thermes. Photo : DNA - MG

L’un des plus grands reliefs découverts dans tout l’empire romain

Plusieurs fragments sculptés, en grès gris, blanc ou orangé selon les sources, permettent de reconstituer une partie du relief mythriatique : des représentations de Mithra, une tête de Vent, des torses et des mains de Dadophores, un genou et des fragments de la tête du taureau, des pattes d’animal sur un globe…

Ce relief, d’une hauteur de quatre mètres, est l’un des plus grands découverts dans tout l’empire romain. Il était accompagné d’un portrait, peut-être celui du propriétaire des lieux. Une inscription en partie effacée a également été trouvée : les lettres « EQ. ROM » signifieraient que le commanditaire de ce sanctuaire serait un chevalier romain.

« Le culte de Mithra était généralement un phénomène urbain, en lien avec les camps romains. Or, il n’y en avait pas en Alsace Bossue. Pourtant cette inscription est un indice de la présence de légionnaires, tout comme la bouterolle, partie d’une arme de légionnaire, trouvée dans une villa de Dehlingen », poursuit l’archéologue.

Des monnaies dispersées et un trésor de 404 pièces majoritairement datées du IVe siècle ont également été trouvés sur le site. Elles étaient au milieu de débris de vase, ce qui laisse penser que c’était peut-être une sorte de tronc d’offrandes au dieu Mithra.

D’après Jean-Jacques Hatt, le mithraeum pourrait avoir été consacré à Mithra vers 160 après Jésus-Christ. La présence de restes d’une conduite en bois révèle aussi un temple plus ancien, probablement celui d’une source vénérée par les Gaulois au Ier siècle. Le site était peut-être déjà une carrière à l’époque gauloise, et les carriers disposaient de lieux de culte à l’endroit même où ils travaillaient.

L’analyse numismatique permet d’établir que le sanctuaire a été détruit deux fois : à la fin du troisième siècle, puis à nouveau vers 350 lors de l’invasion des Alamans. Reconstruit grossièrement en bois, il aurait ensuite été définitivement abandonné.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien à voir sur le site, situé à un kilomètre au sud-est du bourg de Mackwiller, dans la forêt du Totenberg, au lieu-dit « carrière du Morst ». Le musée archéologique exposait jusqu’en 2003 huit blocs issus du sanctuaire, les seuls à ne pas avoir été pillés ou débités à la fin des années 1950. Ils sont depuis peu exposés en plein air devant les vestiges des thermes.

Au centre d’interprétation du patrimoine, dans une vitrine, on peut observer des moulages d’une tête de Dadophore et d’une tête de Vent. Au musée archéologique sont conservés les monnaies et les restes du relief disposés sur une grille, dans une tentative de reconstitution.

DNA/Marie Gerhardy (27/08/2017)

 

Sources : Article d’Emmanuelle Thomann dans la « Carte archéologique de la Gaule 67 », article d’Élodie Thouvenin, Pascal Flotté et Guillaume Hulin dans les « Cahiers alsaciens d’archéologie et d’histoire ».

Une tête de Mithra juvénile photographiée à Mackwiller. Document remis - DRAC

Moulage d’une tête de Dadophore exposé au CIP.

Un site particulièrement riche

Mackwiller est un village très riche pour l’archéologie alsacienne. Situé sur la voie romaine, qui allait de Strasbourg à Trêves en passant par le col de Saverne, il dispose de plusieurs sites intéressants.

En 1860 déjà, le pasteur Ringel découvre des thermes. Il établit une maquette de ce qu’il pense être une partie d’une grande villa. Les trouvailles suivantes ont été associées à cet ensemble présumé, mais sans preuve indubitable puisque la présence gallo-romaine est attestée sur cinq siècles.

En 1955 est découvert le sanctuaire de Mithra, non loin de tumulus gaulois déjà connus. Puis, en 1966, on trouve un mausolée et des fours de tuiliers à proximité des thermes. Une partie des pierres de l’église protestante du village sont également des blocs antiques. « Il est difficile de déterminer le lien et la chronologie de ces sites. En 1960, pour protéger les thermes, on les a bétonnées ! À mon avis, il y a encore plein de choses à découvrir à Mackwiller. Mais tant qu’un site n’est pas en danger, ce n’est pas la peine de le fouiller, car les méthodes vont encore évoluer », explique Élodie Thouvenin.

Des prospections géophysiques ont récemment été effectuées à Mackwiller autour des thermes, dans l’espoir de trouver une continuité avec les autres sites. La société de recherches archéologiques de l’Alsace Bossue a également procédé à des prospections aériennes, révélant la présence de villas gallo-romaines tous les kilomètres en Alsace Bossue !

La société secrète de Mithra

Mithra est à l’origine un dieu de la lumière vénéré en Iran et en Inde. Son culte a probablement été emmené en Occident à la fin du Ier siècle par les légionnaires romains, et il rencontre aux IIe et IIIe siècles un grand succès dans tout le monde romain, très imprégné de syncrétisme. En Alsace, des mithraeum ont été trouvés à Mackwiller, à Koenigshoffen et à Biesheim. Au milieu du IIIe siècle, la concurrence avec le christianisme est forte. Les parallèles sont nombreux entre Mithra et Jésus, tous deux issus de religions monothéistes. Le mithriacisme disparaîtra au profit du christianisme au IVe siècle, comme la plupart des cultes à mystères. Les adeptes de Mithra formaient une sorte de société secrète élitiste, urbaine et fermée aux femmes. Les initiés gravissaient les échelons avec des rites de passage. C’est en partie cet anonymat qui a empêché le mithriacisme de se développer. Les temples de Mithra sont souterrains. Les adeptes s’asseyaient sur des banquettes, le long des murs latéraux. Au centre était placé un autel entre deux lions, et au fond un relief représentant le sacrifice du taureau par Mithra. Les adeptes y sacrifiaient un taureau, sûrement le 25 décembre, jour du solstice d’hiver selon le calendrier de Jules César.

Publié dans Environnement

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