Trop de cigognes ?

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Quelle réussite que la réintroduction des cigognes en Alsace ! L’an dernier, l’Aprecial, association créée en 1983 pour s’en charger, s’autodissolvait en disant « Mission accomplie ». Mais, 34 ans après le début de ces efforts, une question vient à se poser : est-ce que, par endroits, des cigognes, il n’y en aurait pas un peu trop ?

À Munster se sont installés une trentaine de couples, qui laissent des traces visibles sur les toits… Photo : DNA - ACB

À Munster, on ne voit qu’elles. Dans près d’un bac à fleur sur deux, sous forme de silhouettes en bois. Dans les magasins de souvenirs, aussi : magnets, porte-clefs, sacs à dos… Sur les enseignes, également : l’hôtel-restaurant de la Cigogne voisine avec la pharmacie du même nom. Sur le toit de cette dernière, comme sur de nombreux faîtes voisins, un nid trahit la présence de l’animal en chair et en plumes. Mais, en ce milieu d’après-midi, sur l’église protestante et les bâtiments voisins, les nids sont presque tous déserts. Les touristes, eux, sont là, familles la glace à la main, cyclistes en tenue ou motards dont la démarche de cow-boy témoigne d’une longue chevauchée. Les regards lancés en l’air commencent à être un peu désespérés. Pourtant, pas de doute, les domiciles haut perchés sont tous bien habités : d’imposantes traces blanches, juste en dessous d’eux, et qui s’écoulent parfois jusqu’au bas des toits, trahissent la fâcheuse habitude de l’oiseau d’installer ses lieux d’aisance de façon peu discrète.

900 couples en Alsace, soit deux fois plus qu’il y a moins de 10 ans

Pour les voir, il est en fait trop tôt : les oiseaux sont au boulot, dans les champs d’à côté, en quête de lombrics ou de mulots laissés à découvert par le récent fauchage. À 17 h 30, clameur sur la place : une trentaine d’oiseaux est en train de la survoler. Une averse est tombée peu de temps avant, les masses d’air sont mouvantes et les cigognes adorent se laisser aller à flâner dessus. Montagnes russes gratuites pour le retour collectif du travail. Au sol, les appareils photo sont de sortie pour immortaliser l’atterrissage, toutes pattes devant et ailes en W inversé, des couples dans leurs nids. La dimension sonore n’est pas oubliée : ça craquette à tout va, sur tous les toits.

Sur l’église protestante de laquelle la foule endimanchée d’un mariage vient de sortir, des oiseaux rivalisent avec les gargouilles en prenant la pause. Sur le palais abbatial, trois nids sont le théâtre des préparatifs du dîner. Un autre, en bord de toit, reste vide : il montre des signes de faiblesse. Une dizaine de mètres en dessous, à hauteur d’humain, un panneau prévient : « Ne pas stationner sous le nid, chutes de branches possibles ».

« On a certains nids qui ne sont pas sécurisés. On va encore installer 6 ou 8 corbeilles sur l’église protestante », explique Pierre Dischinger, maire de Munster, heureux de compter 30 couples de cigognes (soit environ 80 oiseaux en comptant leurs petits) parmi ses administrés. « En tout on a déjà sécurisé un quart des nids. C’est sûr, ça a un coût, mais on est fiers qu’elles s’installent à Munster. C’est même mentionné dans des guides touristiques ! », poursuit le maire.

Sans la réintroduction, l’hôtel-restaurant de la Cigogne aurait définitivement perdu le prestige de son nom : il avait été baptisé comme ça « avant la guerre (la première, ndlr), peut-être à la fin du XVIIIe siècle », réfléchit Régine derrière le comptoir. De vieilles photos de la façade témoignent même d’un nom en allemand « Hotel Storchen ». Et aujourd’hui, n’y aurait-il pas trop ? « Non non. Qu’il y en ait beaucoup, ça permet aux touristes de les voir ! »

« Il y a des gens qui se plaignent à Munster, surtout à cause de la salubrité », assure pourtant Christian Braun, qu’on ne peut pas soupçonner d’être hostile aux animaux : il est directeur pour l’Alsace de la LPO, la Ligue pour la protection des oiseaux. « En 2009, il y avait 460 couples en Alsace, et le chiffre a doublé en moins de 10 ans : on compte aujourd’hui près de 900 couples en Alsace, ça fait près de 2 500 oiseaux. C’est du jamais vu ici ! », se réjouit-il. Mais « la réintroduction a tellement bien fonctionné que dans certains secteurs on se retrouve avec des cigognes en trop grand nombre par rapport à la ressource alimentaire disponible », poursuit-il. Une cigogne mange 500 grammes par jour, ce qui est beaucoup, et d’un peu n’importe quoi. Or, entre la disparition de l’oiseau (dans les années 60-70) et sa réintroduction, « la région s’est transformée en plaine à maïs, et il n’y a plus assez d’endroits marécageux ou la cigogne peut trouver ce qui lui faut », notamment des batraciens. Du coup, elle avale un peu tout ce qui passe. Des déchets plastiques dangereux pour elle, mais aussi, ironie de l’histoire, des espèces protégées… Notamment le courlis cendré, oiseau à long bec dont l’espace vital (les prairies du Ried ou de la vallée de la Zorn) se rétrécit. Et qui voit débarquer chez lui parfois 10 ou 20 couples de grands échassiers. Or, « on a déjà vu des cigognes manger des poussins de courlis cendrés vivants… », se désole Christian Braun.

La grande blanche ne craint pas l’homme, et se sent facilement chez elle. Au parc de l’Orangerie à Strasbourg, où pas moins de 80 couples ont élu domicile, on en voit gambader entre les joggeurs dès la fin de journée. Aussi, il y a trois semaines, pendant un pic de chaleur à Geudertheim, on en a vu une prendre un bain dans une piscine privée. Mais parfois, les explorations tournent à l’accident. Dans ce cas, on fait appel au Gorna (Groupement ornithologique du refuge nord Alsace) à Neuwiller-lès-Saverne, où l’on commence aussi à s’inquiéter de la prolifération de l’oiseau : le nombre de cigognes soignées cette année, 57, dépasse déjà les 52 reçues pendant toute l’année dernière (lire ci-dessous).

Les électrocutions ne sont en tout cas plus le plus grand danger pour la cigogne, ce qu’il a longtemps été. « Je n’ai aucun souvenir d’accident de ce type ces quatre dernières années », nous dit Jean-Claude Mutschler, directeur général de Strasbourg Électricité Réseaux, chargé du réseau de distribution d’Électricité de Strasbourg, qui couvre à peu près la moitié de l’Alsace. Pour arriver à ce résultat, il a fallu plus de 20 ans d’efforts : « plusieurs centaines de dispositifs aviphones » (des objets en forme de spirale qui émettent au contact du vent une fréquence sonore qui repousse les oiseaux) ont été installés sur des lignes électriques dangereuses, de même que des pics (un peu comme ceux pour éloigner les pigeons, mais en plus gros) pour les dissuader de se poser. Le tout en concertation avec les services de l’État (la Dreal) et les associations de protection des oiseaux, ou avec les communes quand il s’agit de sécuriser des nids pesant de tout leur poids sur des poteaux électriques.

Parallèlement, les réseaux basse tension en fils à nu ont été renouvelés en câbles isolés, et les lignes électriques sont toujours plus nombreuses à être enterrées. « On ne rajoute plus de points dangereux », résume Jean-Claude Mutschler. « On intervient encore de façon ponctuelle dans certains endroits, mais on peut dire que la politique menée depuis les années 90 porte ses fruits ».

À tel point que, maintenant, semble-t-il, ce sont les autres oiseaux qu’il va falloir protéger du dévorant appétit des cigognes… Le directeur de la LPO insiste : « Il ne faut surtout pas les nourrir, surtout pas les assister », et ce qu’elles soient sédentarisées, ou sur le point, dans quelques jours, de repartir migrer.

DNA/DNA/Anne-Camille Beckelynck (17/08/2017)

 

Comme à la maison : mi-juillet, une cigogne se rafraîchissait dans une piscine privée à Geudertheim. DR

De plus en plus de cigognes blessées dans des accidents

Avec l’accroissement du nombre de cigognes en Alsace, le groupement ornithologique du refuge nord Alsace (Gorna), un centre de soins pour animaux sauvages basé à Neuwiller-lès-Saverne, dans les Vosges du Nord, prend en charge de plus en plus d’oiseaux blessés.

 

Depuis janvier, 57 cigognes ont été accueillies. Photo : DNA - Guillaume ERCKERT

On ne voit qu’elles. Sur la route forestière sinueuse menant au Gorna, entre Neuwiller-lès-Saverne et La Petite-Pierre, les cigognes se livrent à un séduisant ballet aérien. Une dizaine d’échassiers blanc et noir tournoient au-dessus de la maison forestière du Loosthal, où l’association a installé ses locaux, sans volonté de s’émanciper du centre de soins. Arrivés blessés il y a plusieurs semaines, les oiseaux terminent leur convalescence selon un protocole de soins stricts de dix semaines avant de pouvoir définitivement prendre leur envol. Au sol, dans les grandes volières, une vingtaine d’autres réapprennent à s’alimenter et voler.

Depuis janvier 2017, le centre de Neuwiller-lès-Saverne a soigné 57 cigognes accidentées ou blessées, soit plus que sur l’ensemble de l’année passée (52 cigognes en 2016) et près d’un tiers de plus qu’en 2015 (40 oiseaux). Incontestablement, « c’est le plus grand nombre de cigognes accueillies au Gorna depuis sa création, en 1983 », affirme le directeur Guy Marchive.

Errantes sur les routes

Ce nombre croissant de pensionnaires s’explique partiellement par une augmentation du nombre d’accidents. De plus en plus de cigognes, parmi les plus juvéniles et inexpérimentées, entrent en collision avec des véhicules à moteur. Il n’est plus rare d’en croiser, errantes, sur les routes de campagne ou de villages, d’où le danger pour les automobilistes. En ville, les oiseaux se blessent en heurtant un lampadaire ou du mobilier urbain. Et les plus jeunes se font soigner pour des chutes du nid. Une autre explication tiendrait dans le comportement humain. « Les gens sont plus sensibles à la cause des animaux sauvages, apprécie Guy Marchive. Quand ils en voient un en détresse ou mal en point, ils ont le réflexe de nous le ramener au centre. »

DNA/DNA/Guillaume Erckert (17/08/2017)

 

Comme en témoigne cette archive, en 2012, déjà…

 

Strasbourg - Des riverains évoquent des nuisances

Trop de cigognes à l’Orangerie ?

Les cigognes se plaisent à Strasbourg. Elles sont de plus en plus nombreuses à nicher en particulier le long du parc de l’Orangerie. D es cars font un détour pour permettre aux touristes de les photographier. Sur le boulevard des cigognes.

 

La plus grande allée de cigognes de France, voire d’Europe, devient une attraction touristique. Photo : DNA – Laurent Réa

« On les adore, on en est fiers, mais là, il y en a vraiment beaucoup, M. le maire. N’y a-t-il vraiment rien à faire ? » Roland Ries n’a pas pu réfréner un rire nerveux. Et pour cause, la remarque d’une riveraine du parc était pour le moins surprenante, lors de sa récente visite de quartier, en février dernier.

Trop de cigognes dans la capitale de l’Alsace, est-ce possible ? « On dénombre une trentaine de nids, le long des boulevards du Président-Edwards et de l’Orangerie », calcule Claude Rink, le directeur du zoo de l’Orangerie - qui s’y connaît en cigognes, vu qu’il gère la population de 20 cigognes sédentaires qui appartiennent au zoo (lire ci-dessous).

100 à 130 cigognes à Strasbourg

Les autres sont, faut-il le rappeler, sauvages et migrateurs : « On dénombre une cinquantaine de nids à Strasbourg, ce qui représente une population de 100 spécimens. Il faut y ajouter une trentaine qui n’ont pas encore ou qui sont en train de construire leur nid », explique Claude Rink.

Cela fait beaucoup. Conséquences : les volumes de fientes deviennent une vraie gêne. Sans parler des concerts de craquettement dès 5 h du matin. La cohabitation avec le voisinage - les humains - s’avère plus compliquée.

Pour mieux comprendre la problématique, il faut savoir que ces cigognes ne sont pas toutes… strasbourgeoises. À l’origine, elles viennent de Belgique, de Hollande, de Suisse ou encore d’Allemagne. Ces oiseaux migrateurs font une halte dans la capitale européenne, « à partir du 15 février dernier », a relevé le directeur du zoo qui rappelle qu’il ne les nourrit pas, en règle générale, mais qu’ils raffolent des vers de terre des pelouses du parc. Ces volatiles emblématiques de l’Alsace reviennent « lorsque les températures sont supérieures à 0 °C », ce qui fait sortir leur mets favori du sol.

Réchauffement climatique

Après ce crochet alsacien, elles peuvent survivre « 28 jours sans se nourrir » et voyager jusqu’en « Espagne, au Maroc, au Burkina Faso, voire en Côte d’Ivoire », indique Gérard Wey, directeur de l’association de sauvegarde des cigognes Aprecial.

Ce regroupement en nombre, ces dernières années, est consécutif au « réchauffement climatique », table Claude Rink, sans l’ombre d’un doute. Les cigognes se concentrent sur l’allée de grands arbres tout au long des 750 m des boulevards du Président-Edwards et de l’Orangerie : « C’est sans doute la plus grande allée de cigogne de France, voire d’Europe », estime Claude Rink.

Un « destin » surprenant pour ce boulevard, d’autant qu’« en 1974, on ne dénombrait que neuf couples pour l’ensemble de l’Alsace », relève Gérard Wey.

Du coup, une conséquence imprévue vient se greffer sur ce phénomène : les visiteurs se sont passé le mot. En particulier des autocaristes. La boucle par le boulevard des cigognes est devenue une attraction très prisée, et gratuite qui plus est, dans la ville. Armés de leurs appareils photos, les visiteurs y mitraillent les oiseaux emblématiques de l’Alsace. « Ils sont à peu près 200 cars par an, c’est fou, il faut voir ça, juste pour passer ou même s’arrêter », croit savoir Claude Rink.

Et le directeur du zoo, philosophe, de conclure : « On ne va pas se plaindre, c’est le symbole de l’Alsace tout de même ».

 

DNA/Philippe Dossmann (18/03/2012)

Strasbourg

La régulation : tout un art

La cigogne se porte bien, tant mieux. Mais la population reste surveillée car c’est un oiseau protégé. Voici les différents cas de figure.

 

La population des cigognes sédentaires du zoo, dans la volière de l’Orangerie, est limitée à une vingtaine de spécimens. Photo : DNA — Laurent Réa

 

Gérer la population de cigognes, « ce n’est pas si simple que ça, c’est un oiseau sauvage… », prévient Claude Rink. Qui plus est, au regard de la loi, il est interdit de déloger une cigogne qui a décidé de poser ses valises quelque part.

Autorisation préfectorale pour ôter un nid sur une cheminée

Mauvaise nouvelle pour les propriétaires de maisons individuelles : il ne leur reste plus que de prier pour qu’elle ne se mette pas en tête de choisir leur cheminée pour domicile. Car « il faut une autorisation préfectorale pour pouvoir ôter le nid », précise le directeur du zoo de l’Orangerie. Or, dans ces cas-là, explique un connaisseur de ces affaires de volatiles, l’État et la Ville se renvoient la patate chaude : il arrive que l’un se retourne vers l’autre pour régler le problème. Et vice-versa.

Pour sortir de cet embrouillamini potentiel, « nous avons des solutions à proposer aux collectivités », souligne fort à propos Gérard Mey, directeur de l’Aprecial - association colmarienne qui s’occupe de la sauvegarde depuis 1983 des cigognes (lire ci-dessus). Via son réseau « Village cigogne d’Alsace », l’association recense, répertorie et s’occupe des phénomènes de gestion de population - qui se monte à 360 cigognes dans le Haut-Rhin et quelque 250 dans le Bas-Rhin.

« Nous avons eu ce même problème de surpopulation à Munster ou à Soultz », raconte-t-il. L’association qu’il dirige depuis 1987 est à l’origine d’un arrêté préfectoral qui leur permet d’ôter les nids, en collaboration avec les communes, en mettant en place des « mesures compensatoires » pour les cigognes. À savoir en les réinstallant ailleurs. Tout en utilisant dans le même temps la technique de « l’élagage dirigé » d’un arbre, qui permet d’obtenir un répit de deux années sur un ancien nid. Un suivi est cependant nécessaire. De quoi donner des idées aux responsables strasbourgeois.

En revanche, en ce qui concerne la population de cigognes sédentaires du zoo de l’Orangerie, elle reste stable. « Nous sommes propriétaires d’une vingtaine de spécimens sous volière, âgés de quatre à trente ans environ », résume Claude Rink.

Interdiction de vendre des cigognes

Et là, pour le coup, c’est au propriétaire des oiseaux d’effectuer sa propre régulation : « Nous n’en gardons pas plus. Nous n’élevons des petits cigogneaux que sur commande d’un zoo extérieur. On ne peut pas les acheter, c’est interdit par la loi. Ils sont cédés à d’autres zoos en France ou en Allemagne en général. Cela représente une dizaine de naissances en moyenne par an. »

Cela dit, c’est oublier un peu vite, selon le folklore, tous les… bébés apportés dans un linge tenu par le bec de la cigogne.

 

DNA/PH.D. (18/03/2012)

Publié dans Environnement, Oiseaux

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