Le zoo est son jardin

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Premier site touristique haut-rhinois, le Parc zoologique et botanique de Mulhouse abrite quelque 1 200 animaux de 170 espèces différentes… et une poignée d’êtres humains. Parmi eux, Julie Tocan, soigneuse, habite à deux pas de ses protégés, dans une demeure qui remonte aux origines de ce parc bientôt cent-cinquantenaire.

Julie Tocan devant la petite maison dans le grand parc, où elle vit avec sa chienne Bounty. L’Alsace

 

Grésillement de talkie-walkie. « Julie pour les caisses… C’est bon, il n’y a plus personne et les toilettes sont fermées. » Il est 19 h 20 en cette radieuse soirée d’août invitant à la flânerie. De la mini-ferme à l’enclos des loups, en passant par le recoin un peu secret des lémuriens, saluée à son passage par le braiement des ânes du Poitou (« j’ai la voiture du secteur herbivores, ils la reconnaissent ! ») Julie Tocan a dû faire plusieurs tours dans le dédale des allées, attendre patiemment les retardataires. Mais cette fois, les 25 hectares du Parc zoologique et botanique de Mulhouse se sont bel et bien vidés. Rendus aux animaux et à ses quelques habitants humains. Julie est l’une d’eux, avec trois autres employés du parc – le directeur technique, un employé de la cuisine centrale et le directeur adjoint (lire également ci-dessous).

Mes voisins les tigres

Un dernier nourrissage d’oisillons et la jeune soigneuse n’a que quelques pas à faire pour rejoindre sa demeure. Une maison un peu décrépie par les ans mais charmante avec son colombage et son garde-corps ajouré. Cinq pièces, 110 m². Blottie derrière la Maison de l’éclosion, elle est au cœur du zoo. Julie a pour grands voisins les tigres de Sibérie de l’autre côté de l’allée et les ours polaires un peu plus haut.

Originaire de la Loire, formée à l’école de soigneur de Gramat (Lot) après quelques années à travailler comme serveuse, un bac passé « en candidat libre, à 22 ans » et un an en Grèce « dans un centre de soins de la faune sauvage », Julie Tocan, 28 ans, a débarqué au zoo de Mulhouse en février 2016 et y a emménagé trois mois plus tard. Un soigneur des oiseaux était parti, libérant un poste qui l’intéressait, mais aussi la petite maison à colombage. « C’est le logement de fonction du secteur oiseaux. On me l’a proposé. Pour moi, c’était une opportunité… La seule condition, c’était que je puisse prendre ma chienne. » Bounty, dite Boubou, n’a cependant pas le droit de se balader au zoo. Elle reste dans la courette qui entoure la maison. « La première fois qu’elle a entendu hurler les loups, elle a bien aboyé… Maintenant, elle est habituée. » Pour la promener, Julie doit sortir du parc et rejoindre la forêt.

Le logement de fonction, mis à disposition à titre gratuit, entraîne des astreintes. « Une semaine sur deux, je dois faire la fermeture du parc (l’autre semaine est assurée par son confrère de la cuisine), il y a les contraintes de nourrissage (lire ci-dessous) et je dois m’occuper de la salle de séminaire, raccompagner les gens le soir. »

Il faut aussi effectuer des rondes de nuit. « L’an dernier, il y a eu des intrusions dans le parc, donc on fait comprendre qu’on est là. Ça avait commencé avec le jeu Pokémon go. Il y avait des pokémons soi-disant rares dans le zoo… » Des pokémons, on ne sait pas, des animaux rares, oui ! Le zoo de Mulhouse est spécialisé dans la sauvegarde des espèces menacées.

Le chant des gibbons comme réveil

En contrepartie de tout ça, Julie Tocan a le bonheur de vivre au cœur d’un parc classé Jardin remarquable sans avoir à se soucier de son entretien, et au milieu des animaux, leurs bruits, leurs odeurs. Si la plupart sont rentrés le soir, certains comme les ours peuvent rester dehors. « Le soir, je vois parfois Vicks (le mâle) qui se baigne… » Les renards polaires, si discrets le jour, s’expriment semble-t-il beaucoup le soir. Le matin, le chant des gibbons réveille parfois la soigneuse. « Mais ça va, comme réveil… » Quant à ses visiteurs, amis ou famille, on se doute bien que « ça leur plaît de venir ici ». Le barbecue est autorisé.

« À la base, je ne suis pas très ville, donc vivre au zoo, ça m’arrange », confie la jeune femme. Même si elle trouve parfois « pesant de faire la part des choses entre la vie privée et la vie professionnelle », même si l’été, avec les visiteurs nombreux, elle a parfois du mal à se sentir chez elle. « Quand je rentre avec mes courses, les gens n’en reviennent pas, ils se demandent ce que je fais là… »

« Le zoo est tellement rempli (357 071 visiteurs en 2016) la journée que le soir, j’apprécie vraiment le calme… », note encore Julie en nous conduisant à l’un de ses endroits préférés : la passerelle sur l’étang. Entre les cris rauques des varis roux qui s’agitent tout à coup sur leur île et les cancanements des flamants roses, le calme est tout relatif mais on voit bien ce qu’elle veut dire…

DNA/Textes : Hélène Poizat Photos : Thierry Gachon (22/08/2017)

 

La buvette sur une carte postale ancienne appartenant à un membre du club mulhousien Les chasseurs d’images. DR

Julie Tocan n’est pas la seule à vivre au zoo. Cette charmante demeure abrite le directeur technique du parc. Photo L'Alsace / Thierry GACHON

Julie Tocan n’est pas la seule à vivre au zoo. Cette charmante demeure abrite le directeur technique du parc. Photo L'Alsace / Thierry GACHON

L’un des bâtiments les plus récents du zoo, la Maison de l’éclosion (2011), côtoie la maison de la soigneuse qui est l’un des plus anciens. Photo L'Alsace / Thierry GACHON

L’un des bâtiments les plus récents du zoo, la Maison de l’éclosion (2011), côtoie la maison de la soigneuse qui est l’un des plus anciens. Photo L'Alsace / Thierry GACHON

Aux petits soins des oisillons 

Julie à l’heure du nourrissage de deux petites spatules roses. L’Alsace

Un ml pour la plus jeune , 4 ml pour la plus « grande » : ce sont les rations du soir de deux petites spatules roses fraîchement écloses. Comme d’autres hôtes de la Maison de l’éclosion, elles sont élevées « à la main » par les soigneurs pour garantir au mieux leur survie ou parce que leurs parents ne s’en occupent pas. Julie va donner la becquée délicatement, à la seringue. Au menu, « une bouillie maison à base de poussin et de cœur de bœuf avec un peu de vitamines ». Dans la couveuse voisine, une smala de petits flamants rouges s’agite et pépie… Eux aussi ont faim. « J’ai eu un peu de mal à nourrir “bague bleue” », signale Julie à son collègue soigneur, une fois son travail achevé. Il est aux environs de 19 h et ce sera tout jusqu’au lendemain, 7 h. Les nombreuses petites tortues cistudes écloses cette année se débrouillent, elles, toutes seules pour avaler leur pitance.

Mais ce n’est pas tous les ans aussi simple. L’une des astreintes liées au logement de fonction de la soigneuse est en effet d’assurer, si besoin est, l’alimentation et les soins nocturnes aux bébés de la Maison de l’éclosion. « L’été dernier, illustre par exemple Julie, j’ai dû nourrir des petits garrulaxes du père Courtois, à 20 h, 22 h, minuit et 6 h du matin. »

Les nuits hachées du vétérinaire

Benoît Quintard, le vétérinaire qui vit aussi au zoo, se souvient également de nuits difficiles lorsque, plusieurs printemps de suite, il a dû assurer toutes les deux heures les biberons des bébés lémuriens aux yeux turquoise (espèce emblématique du parc mulhousien) délaissés par leur mère.

L’ancienne buvette du « peuple »

La maison occupée par Julie Tocan témoigne des tout premiers temps du zoo de Mulhouse. Ce « parc du peuple » créé sur les hauteurs du Rebberg par des industriels philanthropes de la ville fêtera l’an prochain ses 150 ans. En 1868, à son ouverture, il ne s’étendait que sur 8 hectares - contre 25 actuellement. Et « cette maison était la buvette du parc, avant l’ouverture de l’Auberge du zoo en 1902 », indique Claude Thouvenin, ancien administrateur du zoo et coauteur d’un ouvrage sur le parc. Le zoo s’est ensuite agrandi, de nouveaux bâtiments ont vu le jour, « dans une certaine unité de style, c’était l’époque allemande », note Claude Thouvenin. Les deux autres maisons où vivent des membres du personnel, aux deux entrées du parc, ne manquent pas de cachet. Le quatrième logement est un appartement dans le bâtiment de l’administration, une villa de maître. Quant à l’ancienne buvette, toujours d’après Claude Thouvenin, elle sert de logement à des soigneurs depuis les années 1960. Repris par la Ville de Mulhouse en 1893, le zoo est aujourd’hui géré par l’agglomération (M2A).

Un vrai privilège

« Ne pas introduire de rhinocéros adulte dans cette boîte aux lettres. » Message clin d’œil de Benoît Quintard… Vétérinaire et directeur adjoint du zoo, il habite depuis sept ans, avec sa famille, un appartement de fonction dans la maison de l’administration qui donne sur le parc, côté pandas roux et loups à crinière. « On m’offrait cette possibilité de vivre au zoo, c’est un avantage que j’ai choisi… », confie le véto. Depuis, si l’envie d’avoir un vrai chez lui le titille parfois, il reconnaît que « le zoo est un lieu exceptionnel pour travailler et pour vivre et ça explique que j’y vive encore. Je prends conscience, quand on en parle autour de nous, de l’endroit magique où l’on habite. Aller se balader le soir avec les petites quand le parc est vide, c’est un vrai privilège. » Ce qui lui plaît avant tout ? « La végétation et les bruits des animaux même si on ne les voit pas, car la plupart sont rentrés la nuit. Le cri des gibbons le matin, les hurlements des loups le soir, on n’en prend pas forcément conscience la journée quand on travaille. » Son logement impliquant des gardes, il emmène parfois ses filles -qu’il doit aussi garder !- lorsqu’il faut prodiguer des soins urgents aux animaux. Des souvenirs qu’elles pourront raconter plus tard…

DNA (DNA (22/08/2017)

Publié dans Portrait, Insolite

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