Le blob, génie méconnu

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Pour être intelligent, nul besoin de cerveau ! En tout cas chez le blob, cet étonnant organisme unicellulaire qui passionne les scientifiques. La créature serait même capable de résoudre des problèmes mathématiques les plus complexes. De là à intégrer le blob à des ordinateurs ?

On l’appelle Physarum polycephalum, ou « blob ». Photo CC -Martin Jambon

On l’appelle Physarum polycephalum, ou « blob ». Photo CC -Martin Jambon

Depuis qu’une chercheuse du CNRS, Audrey Dussutour, lui a consacré un ouvrage entier (*), il est devenu une coqueluche. Lui, c’est le blob. Physarum polycephalum de son véritable nom : une créature spongieuse qui fascine les scientifiques, et qui n’a vraisemblablement pas fini de livrer tous ses secrets.

On doit au blob le respect dû à son grand âge. Il est présent dans nos forêts depuis plus de 500 millions d’années, et s’est longtemps situé dans l’angle mort de la classification des espèces. Ni animal, ni plante, ni champignon : cette « amibe sociale » quasiment immortelle peut posséder 720 sexes différents, se reproduit au moyen de spores, et se déplace pour trouver sa nourriture.

Et pourtant, il pense

Car le blob est un gourmand. Friand de champignons et de bactéries, il raffole aussi en laboratoire de flocons d’avoine et de jaune d’œuf. Attention toutefois à ne pas trop le nourrir : le blob a tendance à l’embonpoint, et peut doubler de volume dans la journée.

Avec son allure d’œuf mimosa éparpillé sur la moquette, le blob n’a certes pas un physique facile. Il doit d’ailleurs son surnom à un vieux film d’horreur des années 50, ce qui est un peu injuste. Dans les faits, la bestiole est inoffensive, et ne rampe de toute manière pas bien vite : 4 cm par heure en vitesse de pointe, et encore, lorsqu’il a faim.

Mais c’est surtout à son cerveau que s’intéressent les scientifiques. Ou plutôt à son absence de cerveau, puisque le blob n’en a pas – pas plus d’ailleurs que de système nerveux. Et pour cause : physarum est une cellule géante, composée de milliers de noyaux pouvant couvrir jusqu’à 10 m².

Et pourtant, le blob est intelligent. L’équipe de l’université de Toulouse III où travaille Audrey Dussutour, qui l’étudie, a notamment démontré qu’il était capable d’apprendre de ses expériences. Contraint de traverser des passerelles recouvertes de sel pour trouver à manger, le blob d’abord dégoûté a fini par s’y faire. Mieux : il a été capable de transmettre son expérience à ses congénères. Comment ? Tout simplement en « fusionnant » avec eux.

Bientôt un blob dans votre PC ?

Génie incompris, le blob est également très doué pour résoudre certains problèmes mathématiques. Trouver le plus court chemin dans un labyrinthe ? Un jeu d’enfant pour le blob ! Certains chercheurs planchent même sur des « bio-ordinateurs » à base de physarum : dans un certain nombre de cas, des blobs pourraient ainsi remplacer des circuits électroniques, avec l’énorme avantage de pouvoir s’adapter en temps réel à leur environnement.

Bref, le blob n’a pas fini de se trouver sous le feu des projecteurs. Un comble pour cette discrète créature des sous-bois qui ne déteste rien tant que la lumière.

(*) Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander, par Audrey Dussutour (édition Des Équateurs, 18 euros)

DNA/DNA/Jean-Michel Lahire (11/07/2017)

Le blob, génie méconnu

Le blob aussi fort que les ingénieurs…

À quand un blob ingénieur ? En 2010, des chercheurs britanniques et japonais avaient réparti des flocons d’avoine sur une plaque humide, de manière à imiter la disposition des principales villes de la région de Tokyo. Puis ils avaient placé un blob au milieu du dispositif. Ce dernier s’est d’abord étalé pour explorer son environnement. Il s’est ensuite redéployé, traçant des routes vers les sources de nourriture qu’il avait identifiées. En quelques heures, le blob avait pris exactement la forme du réseau ferroviaire de la capitale japonaise, sur laquelle des dizaines d’ingénieurs avaient planché afin de le rendre le plus efficace possible.

 

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D’origine aveyronnaise et chercheuse au CNRS, Audrey Dussutour consacre ses travaux à un organisme primitif qu’elle a baptisé « blob ». Une quête fascinante qui nous entraîne aux origines du monde

Le blob, génie méconnu

Aveyronnaise d’origine, Audrey Dussutour est chercheuse au CNRS. Depuis dix ans, elle multiplie les expériences sur cet incroyable organisme primitif unicellulaire qui apprend, se déplace et peut doubler sa taille chaque jour. Il est sur Terre depuis 500 millions d’années voire, un milliard d’années. Tapi dans l’ombre de nos forêts, à l’abri de la lumière, sous les tropiques ou sous la neige, cet organisme d’apparence primitive a colonisé toute la planète. Pourtant, cet organisme unicellulaire se révèle surprenant. Il aura fallu qu’Audrey Dussutour, chercheuse du CNRS, originaire du village de Fijaguet, commune de Valady, se penche sur cette « chose » pour en découvrir toute sa richesse. Une chose qu’elle aura choisi de surnommer « blob », en référence au film américain « The Blob » (1958) dans lequel une gelée extraterrestre colonise la planète.

De ses recherches, elle a publié un livre (*), grand public, pour présenter ses découvertes. Un ouvrage scientifique qui a rencontré un large écho médiatique, et a séduit de nombreux lecteurs non scientifiques.

Comment, au cours de votre carrière de chercheur, avez-vous rencontré le blob?

Par pur hasard ! C’était en novembre 2008, en Australie. J’étais étudiante en post-doctorant. À l’époque je travaillais avec un chercheur qui développait des théories en nutrition et cherchait à les appliquer sur d’autres organismes que les fourmis. Au départ, je suis myrmécologue, et j’ai publié mes premiers travaux autour des fourmis. Il cherchait un organisme beaucoup plus primitif et c’est là qu’on a eu l’idée du physarum. Il est assez connu et dans les années 2000, on s’est rendu compte de ses capacités extraordinaires.

Comment peut-on définir le blob?

Il s’agit d’un organisme unicellulaire peu évolué. Il est apparu il y a environ un milliard d’années. Il mange comme un animal, d’ailleurs il est très friand des flocons d’avoine, et se reproduit comme un champignon. Grâce aux travaux sur sa génétique, on peut le classer dans la famille des amibozoaires, où l’on retrouve le parasite du paludisme. Il est la plupart du temps jaune, gélatineux. Il existe environ mille espèces différentes et sa couleur peut alors varier. Il n’a pas vraiment de forme définie, mais il est en général plat. En gros, il ressemble à une vieille omelette !

Peut-on l’observer en France, dans nos forêts aveyronnaises?

On peut effectivement le trouver dans les forêts humides, pas dans les milieux secs, sur les écorces ou dans les litières, mais à l’abri de la lumière. Si on peut le trouver partout dans la planète, on peut l’observer en particulier au printemps et à l’été.

Peut-on qualifier cet organisme d’intelligent?

Si l’on considère que l’intelligence c’est l’apprentissage, alors oui, pour moi, il est intelligent. Nous avons mené plusieurs expériences à ce sujet. Une des expériences a consisté à lui faire ignorer une matière qu’il n’aime pas, pour accéder à de la nourriture. Par ailleurs, il est capable de transmettre cette information à un blob « naïf ». Ceux qui étaient habitués au sel, ont diffusé l’information aux autres. Il y a donc un vrai apprentissage d’un blob à l’autre. Nous travaillons en ce moment sur l’apprentissage cognitif. Nous reproduisons l’expérience de Pavlov : on a associé le sel à la récompense. Dix jours après, sur 90 blobs testés, 30 ont choisi le sel. Ce qui était censé les repousser les a finalement attirés. Mais 60 n’ont rien compris. Il nous reste à travailler sur cet aspect. Nous espérons avoir une réponse dans les six prochains mois.

Outre son intelligence surprenante pour un organisme unicellulaire, le blob peut-il avoir des vertus thérapeutiques?

Son système veineux est proche de certaines tumeurs. Il pourrait donc servir de modèle. Certaines de ses cellules ont également des propriétés anticancéreuses et antibactériennes.

Dans votre ouvrage, vous consacrez de nombreux chapitres à présenter votre travail de chercheuse.

Oui, c’était un souhait de ma part. Il s’agit d’un livre grand public, dont le succès me surprend un peu. Mais je voulais également rendre compte des difficultés que rencontrent les chercheurs. Notamment pour trouver des financements nécessaires aux recherches. Moi par exemple, je passe plus de temps au bureau que dans mon laboratoire. À mon grand regret !

(*) «Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander », éditions Équateurs sciences, 180 pages, 18 €. Audrey Dussutour dédicacera son livre samedi 24 juin à la Maison du livre de Rodez. “En gros, il ressemble à une vieille omelette ! On peut le trouver dans les forêts humides, mais à l’abri de la lumière. Il est partout sur la planète et on peut l’observer en particulier au printemps et à l’été. Audrey Dussutour, chercheuse au CNRS, étudie le « blob » depuis près de 10 ans, depuis ses premières expériences en Australie.

PHILIPPE HENRY /VALADY (20 JUIN 2017)

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