Avec le loup, le Larzac à vif

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Brebis, agneaux et chèvres du Larzac se font croquer par le loup qui est arrivé sur le haut plateau entre l’Hérault et l’Aveyron. Les paysans qui dans les années 1970 ont gardé de haute lutte leurs terres promises à l’armée, sont à cran.

Emblèmes du Larzac, les brebis ont survécu aux convoitises des militaires. Aujourd’hui, c’est le loup qui menace la sérénité des pâturages. Photo : Ryad BENAIDJI

Emblèmes du Larzac, les brebis ont survécu aux convoitises des militaires. Aujourd’hui, c’est le loup qui menace la sérénité des pâturages. Photo : Ryad BENAIDJI

Drôle de village, La Couvertoirade. On le croirait tout droit sorti du Moyen-Âge avec ses hauts remparts, ses tours, ses ruelles pavées. À l’intérieur, un banquet. Grillades, vin et bière. Un peu de salade aussi.

Normal, c’est une chaude soirée de juillet. Et surtout, des hommes et des femmes qui ne parlent que du loup. Le grand méchant loup qui rôde autour des bergeries. Le grand méchant loup qu’on croyait appartenir au passé, mais qui hante de nouveau l’immense plateau du Larzac.

Jean-Paul Scoquart est venu en voisin de Sainte-Eulalie-de-Cernon, en Aveyron, retrouver des copains éleveurs. Le loup, il le connaît bien : « J’ai eu 18 brebis tuées depuis novembre dernier sur un troupeau de 300. On est impuissant. Les chiens patous, les clôtures, ça marche pas, il faut que l’État agisse ». Entendre : il faut que l’État tire le loup. En mai, il avait obtenu du préfet l’intervention de la « brigade loups ». Mais après une semaine, les fines gâchettes avaient dû repartir bredouilles. Depuis, les quotas d’abattage ont été épuisés.

Pagaille sur le causse

La femme de Jean-Paul, Ginette Marchive, pointe du doigt, à travers les tablées : « C’est simple, tout le monde a été attaqué ici. David attaqué ! Francis attaqué ! Claudine attaquée ! Etienne pareil ! Ça devient invivable ». La préfecture de l’Aveyron reconnaît 26 attaques où la piste du loup n’est pas écartée, sur la première moitié de 2017. Déjà 10 de plus que sur toute l’année dernière. Les gardes-chasses parlent d’un ou de deux loups en goguette sur la partie sud du causse.

Suffisant pour mettre la pagaille. Et diviser les habitants. Jean-Luc, voisin de tablée, s’en mêle : « Attention, tout le monde n’est pas contre le loup ici ! » Jean-Luc est Breton d’origine, mais Larzacien d’adoption, comme presque tout le monde. Ginette lui demande :

« Vous faites quoi dans la vie ?

- Je suis marin. Il y a des risques aussi. Les vagues scélérates, les requins…

- On vous oblige pas à plonger avec les requins, nous on vit avec le loup.

- Vous me faites rire, vous vous dites paysans écolos, altermondialistes, mais vous voulez exterminer une bête… »

La discussion s’arrête. Le garde-chasse du village passe. L’un de ceux qui fait les constats sur les bêtes pour obtenir des indemnisations. On l’accuse, lui et ses protocoles, de tout faire pour nier que les attaques sont le fait du loup. On lui tourne ostensiblement le dos. On murmure : « Je veux pas lui dire bonjour, à celui-là… »

Misère du pastoralisme

Il y a de la tension sur le Larzac. Les paysans savent que rien ne pousse sur ces terres calcaires et arides, à part des brebis et des chèvres. Avec le retour du loup, toute leur organisation devient soudain obsolète, leur semble-t-il. Jean-Louis Vidal, éleveur à Tapies, explique : « On est classé à l’Unesco pour les paysages ouverts de l’agropastoralisme. Si le loup revient, il faudra nous déclasser. On devra enfermer nos bêtes. Ici, la terre est maigre, il faut des dizaines voire des centaines d’hectares aux troupeaux. Pour le loup, c’est trop facile… »

Afin d’alerter les pouvoirs publics, les paysans multiplient les réunions. Ce vendredi après-midi, ça se passe justement dans la ferme de Jean-Louis Vidal. Dans sa grange de pierre à la voûte joliment boisée, une soixantaine d’éleveurs se tiennent serrés, bons gaillards et dames solidement plantées. Certains adhèrent à la FNSEA, d’autres à la Confédération paysanne. Certains ont vu le loup, d’autres savent que ça ne saurait tarder. L’Etat, en cette lisière sud de l’Aveyron, est représenté par Laurent Wendling, tout frais directeur départemental des territoires.

« Faites attention, Monsieur le directeur… »

L’hôte commence par un mea culpa : « J’ai une pensée pour les collègues des Alpes, qui vivent ça depuis 20 ans. On n’imaginait pas leur calvaire ». Christophe Laborie, le maire de Cornus, haut lieu de production de lait de roquefort, rappelle l’arrêté qu’il a pris, déconseillant aux enfants et aux promeneurs de se déplacer seuls sur les chemins : « Que faire pour se faire entendre ? Rendre les écharpes ? Bloquer le viaduc de Millau ? Faites attention, Monsieur le directeur, il va se passer des trucs… » Ça s’échauffe. La foule : « On veut pouvoir tirer les loups nous-mêmes ! ».

Brigitte Muret prend la parole. Un matin de début juin, son troupeau a été attaqué alors même qu’elle le gardait. Fait unique en France. Ce jour-là, elle a vécu la trouille de sa vie. Sa voix se brise : « Tout le monde s’en fout qu’on crève, on est des ploucs pour vous ! J’ai peur et j’ai honte. Ma vie maintenant, c’est de faire épouvantail à loup ! A 55 ans ! Qu’est-ce qu’il fait, l’Etat ? » Le représentant de l’Etat écoute et compatit. Il ne peut rien faire d’autre.

 

DNA/Ryad BENAIDJI (16/07/2017)

 

Le dilemme de Nicolas Hulot

Il le répète, Nicolas Hulot aime à la fois les brebis et les loups. Entre la « détresse des éleveurs » et son « amour de la biodiversité », l’homme est déchiré. Il est vrai que la situation dont il hérite est complexe. Chaque année, un peu plus de loups sont abattus. Le quota pour 2017-2018 devrait être de 40 spécimens « prélevés », comme l’administration le dit pudiquement. Mais ces tirs ne résolvent rien : ils irritent les pro-loups et n’empêchent pas l’espèce de prospérer. Revenu par le Mercantour en 1992, le loup occupe maintenant toutes les Alpes. Infatigable, il est maintenant présent dans tout l’Est du pays, progresse dans le Massif central. Au dernier comptage, 360 spécimens ont été comptés. Dans un entretien au Dauphiné Libéré , le 24 juin, le ministre de la Transition énergétique, en charge du dossier, a promis de tout « remettre à plat ». Des consultations ont lieu cet été pour « définir une stratégie sur les quatre prochaines années à partir du 1er janvier prochain ».

Publié dans Environnement

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Jean-Louis 16/07/2017 20:37

Encore un article anti-loups éloquent ! Le Larzac est certes une région magnifique mais, là comme ailleurs, la vie sauvage est tout juste tolérée (les vautours en l’occurrence...) ! Pour le loup, les fusils sont prêts et je suis sûr que plus d'un a déjà été braconné... Affirmer que rien ne fonctionne (clôtures, chiens patous...) contre les loups c'est surtout qu'on ne veut pas que quoique ce soit fonctionne ! Les mentalités ne sont décidément pas prêtes à évoluer...