Le troupeau « qui réveille la montagne »

Publié le par Jean-Louis Schmitt

C’est un phénomène qui, dans ce monde ultra-connecté, trahit un désir de déconnecter, un grand besoin de nature, de plaisir, d’authenticité : quand les vaches prennent le chemin de la transhumance, elles sont désormais suivies par des centaines de personnes. Nous avons participé à celle de la famille Deybach, entre Mittlach et le Treh.

 

Marcaires en tenue et vaches pomponnées, parées de leurs plus belles cloches et de sapins enrubannés. Photo :L’Alsace - Hervé Kielwasser

Marcaires en tenue et vaches pomponnées, parées de leurs plus belles cloches et de sapins enrubannés. Photo :L’Alsace - Hervé Kielwasser

8 h. Blotti dans les derniers replis de la vallée de Munster, Mittlach connaît, en ce samedi matin, une animation particulière. Près de l’église, des camping-cars sont garés et des tentes sont dressées. Dans la salle des fêtes, une quarantaine de personnes sont attablées. Le petit-déjeuner proposé par l’association des Jonquilles est du genre consistant : lait, café, jus de fruit, pain, confiture, mais aussi fromage et charcuterie. « Ça, c’est nous qui l’avons livré !, précise Jean-Paul Deybach en montrant son assiette. C’est du gagnant-gagnant… » Membre d’une éminente dynastie de marcaires, Jean-Paul tient la ferme-auberge du Treh, près du Markstein. Il est l’un de ceux qui ont fait que les transhumances sont devenues des fêtes populaires, belles et ferventes. « Avant, tout le monde était paysan dans la vallée, alors la transhumance, ça n’étonnait personne… C’est une fête depuis 25 ou 30 ans. J’en parlais aux clients et ils me disaient : ‘‘On vient avec toi !’’ Mais ça ne se fait pas en claquant des doigts : il faut préparer les vaches, astiquer les cloches, être habillé… » L’habit de marcaire, pour les hommes, c’est une blouse grise sur une chemise blanche et un bonnet noir ou un calot de cuir.

Plus de 30 kilomètres en deux jours

La veille, en début d’après-midi, les 53 vaches et veaux de Jean-Paul et ses fils, Michel et Mathieu, sont partis de leur « maison d’hiver », à Horhod. Ils sont passés par le col du Sattel et Muhlbach-sur-Munster. Le dîner à Mittlach a rassemblé plus de 150 personnes. « On a fait une quinzaine de kilomètres. On fera un peu plus aujourd’hui… » Avec du dénivelé en sus : il s’agira de passer des 550 mètres d’altitude de Mittlach aux 1 140 de la ferme du Treh, en passant par les 1 280 du Breitfirst.

•9 h. Les vaches broutent dans le pré d’un frère de Jean-Paul, entre Mittlach et Metzeral. Elles paissent paisiblement, mais dans un beau vacarme : elles portent leurs cloches d’apparat. Les plus grosses, appelées toupins, dépassent les dix kilos. Il y a là des vosgiennes, des aubrac et des brunes des Alpes, des laitières, des allaitantes, des génisses et des veaux… Elles ont pour petits noms Struss, Blancker ou Schwalmi. Six d’entre elles sont mises à l’honneur : elles sont couronnées de sapins décorés de rubans rouges, blancs ou verts. « C’est une façon de les féliciter, assure Jean-Paul. Il y a une hiérarchie dans le troupeau.

La foule et les vaches à l’assaut de la forêt, au-dessus de Mittlach. Photo : L’Alsace - Hervé Kielwasser

La foule et les vaches à l’assaut de la forêt, au-dessus de Mittlach. Photo : L’Alsace - Hervé Kielwasser

De la Saint-Urbain à la Saint-Michel

La transhumance incarne la complicité entre l’homme et la bête. Elle fait partie de notre fierté. On ne peut pas la faire avec n’importe quelles vaches… »

Le fermier est lui aussi à l’honneur : il tourne régulièrement des séquences en dialecte avec André Muller, pour l’émission culinaire de France 3 A Gueter. Jean-Paul est aussi à l’aise devant la caméra que dans une étable ou une cuisine. Dans le ciel bourdonne un engin : un drone est là pour filmer l’épopée.

•9 h 30. Le troupeau traverse Mittlach devant une haie de smartphones. Un autre est passé peu avant. Une trentaine de troupeaux transhumeraient encore chaque année de la plaine d’Alsace aux Hautes Chaumes. Ils montent aux alentours de la Saint-Urbain (ce 25 mai) et redescendent vers la Saint-Michel (le 29 septembre). Juste après le village, le troupeau s’enfonce dans la forêt. Il est suivi par plus de 200 personnes. Les marcaires sont au milieu des bêtes, la foule contenue derrière. Parmi ces suiveurs figure Élise, 40 ans, venue de Paris avec ses trois filles : « Je me suis décidée en voyant un reportage de l’émission ‘‘Des racines et des ailes’’ ! Pour l’instant, ce n’est que du positif : ça fait du bien de goûter à la vie locale… »

•10 h 10. Halte au milieu des bois. Jean-Paul partage un coup de schnaps avec André. Il veille à la mise en scène : en tête de cortège, il doit n’y avoir que des marcaires en tenue et des vaches décorées. On repart sur une succession de chemins, de routes, de sentiers. Quand on marche au milieu du troupeau, on se trouve pris entre le souffle des naseaux et les projections de bouse…

« Notre monde est de plus en plus déconnecté de la réalité et ces journées permettent aux gens de retrouver leurs racines, analyse Rémy, qui fait partie de la dizaine de marcaires réquisitionnés. Elles sont plus ou moins lointaines, mais on a tous des racines paysannes… »

•11 h 45. Du promontoire de la ferme-auberge du Uff Rain, tenue par Michel Deybach, on entend le grondement de tonnerre du troupeau. « Autrefois, on disait qu’au printemps, il fallait réveiller la montagne !, raconte Rémy. Une transhumance ne se fait pas en cachette… C’est une fête à la fois pour les bêtes et pour les hommes ! »

Les vaches randonnent sans se faire prier. La plupart savent parfaitement ce qui les attend : des mois d’été dans un bain d’herbe tendre. Un couple de personnes âgées, Louise et Mathieu, attend le troupeau en bord de route. « On vient de Colmar tous les ans, dit Louise. Pour les encourager à maintenir les traditions. »

Domiciliée près de Neuf-Brisach, Yolande tient un discours similaire : « On perd l’authenticité et eux nous la ramènent ! Il faut que nos enfants connaissent encore ça… » Le troupeau arrive au Uff Rain peu avant midi sous les applaudissements et l’hommage musical d’un cor des Alpes et de chanteurs suisses. Les vaches se précipitent à l’abreuvoir. Elles retrouvent le taureau, monté lui en bétaillère…

•12 h 30. Toutes les tables du secteur sont réservées. Le Uff Rain s’apprête à servir 250 couverts. Les marcaires se retrouvent autour d’une soupe-saucisses. Les verres se remplissent et se vident, des accordéons s’invitent. Les vaches meuglent, les marcaires chantent… C’est reparti vers 14 h 15. Des centaines de personnes suivent toujours le troupeau, délesté d’une dizaine de têtes restées au Uff Rain.

Photo : L’Alsace - Hervé Kielwasser

Photo : L’Alsace - Hervé Kielwasser

Sprints bovins

• 15 h. Plus que quelques mètres à couvert et ce sont les Hautes Chaumes… Les vaches n’y tiennent plus : les trois premières se mettent à sprinter dans le champ ! Ça ne sent pas l’écurie, ça sent le paradis… Trois quarts d’heure plus tard, le troupeau broute les alentours de la chapelle du Markstein. Une messe débute dans une église pleine à craquer. Jean-Paul craque un peu, lui aussi, quand il termine son discours en se disant fier d’avoir transmis à ses enfants l’amour de cette montagne.

Dans son sermon, le curé de La Bresse, le père Arnaud Meyer, compare la foule de transhumants à des « pèlerins ». Et remarque que, dans la Bible, « c’est dans la montagne que se fait la rencontre avec Dieu… » Après l’office, vers 17 h 30, il bénit les bêtes et les hommes. Yeux clos, les vaches couchées se prêtent au jeu des selfies.

•18 h. Le troupeau arrive au terminus, le Treh. On va bientôt remplacer les cloches d’apparat par celles de pâturages, bientôt les traire. Mais, dans l’immédiat, on pense moins au travail qu’à la fête. L’étable a été aménagée pour accueillir 400 personnes. Un orchestre répète, le barman sert les premières bières. Jean-Paul n’a aucune envie de cacher son bonheur : « C’est toujours un énorme boulot, mais cette transhumance, c’est notre récompense… »

Voir l’émission « A Gueter » consacrée à cette transhumance le dimanche 11 juin à partir de 10 h 55 sur France 3 Alsace.

DNA/Hervé de Chalendar (25/05/2017)

Publié dans Initiative

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Goupil malicieux 01/06/2017 11:10

Pourvu que cette belle tradition de transhumance perdure .... le bonheur des vaches à retrouver un milieu naturel, des denrées fraîches !! ... que du bonheur pour tous même si le travail en amont est dur et long ....... merci