Dans la peau d'une bête

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Professeur à Oxford, Charles Foster a tenté une expérience sidérante: vivre plusieurs mois dans la peau d'un blaireau, d'une loutre, d'un cerf, d'un renard et d'un martinet. Une tentative vivifiante qui se lit d'une traite.

Pour son expérience, comme une loutre, Charles Foster a nagé dans des rivières du Devon © AFP / FRED TANNEAU

Pour son expérience, comme une loutre, Charles Foster a nagé dans des rivières du Devon © AFP / FRED TANNEAU

Quel goût a un ver de terre? Charles Foster n'en peut plus de répondre à cette question. "Oh, my God! Ceux que j'ai mangés au pays de Galles avaient un goût de bave et de terre. On s'y fait, à la longue..." Si l'honorable professeur à Oxford Charles Foster a dévoré des lombrics, dormi dans un terrier, nagé dans des rivières glacées et déféqué nu sur des rochers, ce n'est pas par une excentricité toute britannique, mais parce qu'il a tenté une expérience sidérante: vivre plusieurs mois "dans la peau de bêtes", en l'occurrence d'un blaireau, d'une loutre, d'un cerf, d'un renard et d'un martinet. De ces mois "embedded" dans la sauvagerie du monde, il a rapporté un livre drôle et troublant à la fois.

 

"J'ai pensé que le seul moyen de comprendre vraiment ce que ressentait un blaireau, c'était de creuser un terrier et de sortir la nuit pour trouver des vers de terre, explique le naturaliste. Chez l'homme, la vue domine les autres sens. Quand nous voyons un arbre, notre cerveau traduit cette sensation en mots et en souvenirs. La vision du monde du blaireau est conditionnée par son odorat. En marchant à quatre pattes comme lui, j'ai pris plaisir à sentir les fougères et j'ai commencé à me bâtir un paysage olfactif."

 

Poussant l'expérience très loin, Charles Foster a nagé des jours entiers dans une rivière du Devon en essayant de se prendre pour une loutre. "J'ai détesté, avoue-t-il. La loutre a des besoins alimentaires déments. Rapporté à mon poids, c'est comme si je devais ingurgiter 88 Big Mac par jour! Et comme j'ai été incapable d'attraper un poisson sous l'eau..."

 

Réveiller notre sauvagerie

 

Se prendre pour un cerf poursuivi par une meute de chiens dans l'âpre Rannoch Moor écossaise n'a pas non plus ravi notre professeur. "Il y a vraiment des moments où je me demandais ce que je faisais là, à courir dans la neige, alors que j'aurais pu être au chaud avec ma petite famille à la maison..."

 

Au fond, Dans la peau d'une bête est un livre sur nos cinq sens. "Bien sûr, je ne suis pas parvenu à être vraiment un renard des faubourgs de Londres, même si j'ai adoré ça, raconte Foster, qui se nourrissait de restes de pizzas glanés dans les poubelles. Je ne saurai jamais quelle sensation violente lui procurent les coussinets de ses pattes quand un camion passe à proximité. Mais j'ai compris qu'à force de nier la sauvagerie en nous, nous n'utilisions pas assez nos cinq sens. Il suffit de se concentrer sur l'odorat, le toucher, pour vivre plus intensément. Je ne suis plus le même depuis."

 

Cette tentative vivifiante de se départir de notre anthropocentrisme se lit d'une traite, grâce à l'humour très british de Foster. L'ouvrage, qui a figuré un temps sur la liste des best-sellers du New York Times, est même en cours d'adaptation au cinéma. On ne connaît pas encore le nom du comédien qui interprétera le rôle de Charles Foster. Mais on lui souhaite bien du courage.

 

 

L’Express (10 mai 2017)

Dans la peau d’une Bête, par Charles Foster  (traduit de l’anglais par Thierry Piélat)  JC Lattès, 250 p. 19 €. Disponible en librairie depuis le 10 mai

Dans la peau d’une Bête, par Charles Foster (traduit de l’anglais par Thierry Piélat) JC Lattès, 250 p. 19 €. Disponible en librairie depuis le 10 mai

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