Veilleurs de mystères

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Sur cette île, parmi les plus isolées au monde, le silence est de pierre. 1 046 moaïs ponctuent la lande de ce petit caillou volcanique de 160 km² (deux fois la superficie de Strasbourg). Et si ces géants de tuf pouvaient parler, nul doute qu’ils tairaient bien des fabulations… L’Île de Pâques, découverte par le Hollandais Jacob Roggeveen le jour de Pâques 1722, est sans doute le bout de terre qui concentre le plus de mystères au kilomètre carré. Et des mystères qui n’en finissent pas d’attirer, alors que l’île elle-même est un rêve éveillé.

Les veilleurs du Rano Rauraku, la carrière qui a produit la quasi-totalité des moaïs. En l’absence de mots, leur présence et leur stature parlent d’elles-mêmes. La civilisation rapanuie en a produit plus d’un millier, le plus exceptionnel étant les moyens rudimentaires à leur disposition pour y parvenir. Ni roue, ni traction animale. Que de la pierre. Photo : DNA - Jean-François OTT

Les veilleurs du Rano Rauraku, la carrière qui a produit la quasi-totalité des moaïs. En l’absence de mots, leur présence et leur stature parlent d’elles-mêmes. La civilisation rapanuie en a produit plus d’un millier, le plus exceptionnel étant les moyens rudimentaires à leur disposition pour y parvenir. Ni roue, ni traction animale. Que de la pierre. Photo : DNA - Jean-François OTT

« Faites attention, si vous marchez dans l’île, celle-ci est truffée de tapu (les tabous), prévient Lili Fréchet, une Alsacienne qui vit sur l’île de Pâques depuis plus de 30 ans. Mon mari, un Rapanui de souche, avait toute une liste d’endroits à éviter pour que les esprits, les Aku-aku ou les Varua, le laissent tranquille. Lorsqu’il préparait un repas, il leur laissait quelques reliefs qu’il faisait brûler. Parce que la fumée les nourrit. » En chemin, l’on se surprendra même à leur abandonner furtivement un morceau de sandwich, tant le contexte se prête à cette dimension mystique.

Qu’il s’inspire de ces aku-aku dont les habitants de l’île font encore grand cas ou qu’il ne nourrisse des méandres et des vides laissés par l’Histoire, le mystère est omniprésent sur l’Île de Pâques. Au-delà des coutumes encore pétries de l’ancienne culture rapanuie, chaque vestige archéologique est un étonnement en soi, ici sans doute plus qu’ailleurs, car l’Île de Pâques se nimbe d’un mystère perpétuel. Et l’île compte une densité folle d’une trentaine de milliers de vestiges sur une superficie de 160 km². Et autant de clichés cultivés au kilomètre carré… Tout prête à interrogation dans ce microcosme extrêmement isolé qui pourtant a nourri une civilisation mégalithique très brillante, même si celle-ci n’a pas dépassé l’âge de pierre.

Toujours vouloir faire mieux que son voisin…

Elle a livré 600 ans de sculptures monumentales, grattées sur le tuf avec de rudimentaires outils en roche volcanique, elle a domestiqué une nature pourtant bien plus fruste que dans les îles polynésiennes d’où sont originaires les Rapanuis, les anciens habitants de l’île. Elle a produit des générations de pêcheurs qui ont affronté un océan souvent furieux (l’île ne compte aucun havre portuaire naturel). Et aujourd’hui, draine des cohortes de touristes et de chasseurs d’énigmes, dont les conclusions sonnent le plus souvent faux, et qui ont fini par lasser les Pascuans.

Les scoops grandiloquents convoquent des extraterrestres ou des bâtisseurs de pyramides lorsque, finalement, les 1 046 moaïs qui ont été sculptés procèdent des mêmes mécanismes que pour nos cathédrales : c’est la foi qui a porté l’effort collectif des Pascuans pendant des siècles. La foi en le mana (l’incarnation d’une puissance spirituelle pour les Polynésiens), qui protège la tribu et lui garantit l’essentiel à savoir fertilité et fécondité.

« Pourquoi avoir sculpté autant de moaïs ? Ceux-ci font office de catalyseur social, ils sont l’incarnation d’une personne qui disposait de son vivant d’un puissant mana parce qu’elle avait accompli une destinée héroïque. Pour maintenir son mana dans la tribu, on a alors sculpté son image dans la pierre et on l’a dressé sur l’ahu (autel) qui fait face au village. La force sacrée du défunt s’imprègne dans la pierre. Ainsi le moaï protège le village tant qu’il est debout, donc qu’il conserve son mana », explique Régis Guignard, guide français implanté depuis une vingtaine d’années sur l’Île de Pâques.

Et si l’on a construit des moaïs de plus en plus grands, de plus en plus lourds et de plus en plus nombreux, c’est sans doute parce que l’isolement de l’île n’a pas suffi à protéger son peuple d’un trait de caractère bien humain : vouloir faire mieux que le voisin. C’était à quel village aurait la plus grosse sculpture. Cela s’est traduit par une surenchère notable à la fin de l’ère des moaïs (de 800 à 1600 après J.-C., selon une majorité de chercheurs).

Pourquoi sont-ils tous tombés, alors ? Une fois le moaï à terre, celui-ci perd son mana. C’est ce qui explique le fait que 200 d’entre eux jonchent les routes sans avoir pu atteindre leur destination, sans avoir été relevés. Lorsqu’une guerre civile a éclaté entre la dizaine de tribus (et 250 villages) que comptait l’île vers la fin du XVIIe siècle, une partie de ces moaïs a été progressivement renversée par les belligérants (le dernier est tombé en 1838). Ce qui s’avère logique : si un moaï figure la puissance d’une communauté en même temps que la notoriété de ses ancêtres héroïques, il était opportun de le détruire au même titre que les ressources du village.

Un déplacement debout de ces géants qui mesuraient en moyenne 4 à 6 mètres

Malgré les progrès de la recherche archéologique depuis les premières élucidations de Thor Heyerdahl (l’aventurier du Kontiki ; ndlr), tout n’est de loin pas élucidé, et le mode de transport des moaïs, notamment, pose toujours question. L’une des thèses les plus en vue, proposée par l’archéologue Pavel Pavel, évoque un déplacement debout de ces géants qui mesuraient en moyenne 4 à 6 mètres et pesaient 5 à 15 tonnes. En s’appuyant sur une légende pascuane qui raconte que les moaïs marchaient seuls pour rejoindre leur autel, et que c’était leur mana qui les faisait danser, Pavel Pavel a expérimenté le déplacement de ces mastodontes à la façon d’un culbuto, en opérant un pivotement alterné. Grosso modo, comme on ferait chez soi pour pivoter son frigo.

La recherche récente a permis en revanche d’éclaircir d’autres interrogations, concernant par exemple l’origine des Rapanuis. Comment un peuple a-t-il pu se forger une telle identité à 4 000 km de toute terre habitée (le Chili à l’est, Tahiti à l’ouest) ? C’est minorer le fait que l’Océan Pacifique a surtout été vécu comme un lien pour des navigateurs polynésiens très au fait de leur orientation. Et les Rapanuis appartiennent au triangle polynésien, cet amalgame d’archipels progressivement peuplés par les Maohis entre Hawaï, la Nouvelle-Zélande et l’Île de Pâques.

Une île isolée… en apparence

Des échanges et des similitudes culturelles ont d’ailleurs été attestés avec les archipels des Gambiers, des Marquises et même l’Amérique du Sud. Une fois en pénurie de bois, les Rapanuis n’ont plus été en mesure d’affronter l’océan, et n’ont pu que pleurer leur paradis original, « Hiva », cité dans les traditions pascuanes.

Tant d’autres mystères parsèment la lande de l’Île de Pâques… Un confetti où le silence demeure de pierre, seulement troublé par les cris des éperviers, le choc des vagues sur la côte hérissée de lave noire et le souffle du vent sur la lande. Ah ! Si les moaïs pouvaient parler… Mais on les a sculptés les lèvres soudées. Finalement, c’est peut-être mieux ainsi, tant l’on se trouve, sur l’Île de Pâques, confronté à un mystère entier qui nous dépasse…

DNA/Jean-François Ott (16/04/2017)

 

L’Alsacienne de Rapa Nui

Lili Fréchet. Photo : DNA - Jean-Francois OTT

Lili Fréchet. Photo : DNA - Jean-Francois OTT

Elle a atterri sur cette île en 1983, pour finalement ne plus la quitter. Originaire de Valdieu-Lutran dans le Sundgau par sa mère (née Hattenberger), Lili Fréchet a ricoché au Maroc, au Laos, au Brésil en tant que professeur de français langue étrangère, avant de se river passionnément à une île, Rapa Nui, et à un homme, Tadéo Hereveri, l’un des derniers descendants non-métissés des dynasties royales de l’Ile de Pâques, qu’elle épouse en 1984. « Je suis arrivée ici alors qu’il n’y avait que 1600 habitants, tous pauvres, se souvient-elle. Une piste d’atterrissage, pas de routes, et deux bateaux par an. J’y ai apprécié la proximité d’un ciel sans limites, l’océan infini, l’isolement et une solitude positive.»

Guide touristique, pilier historique de l’Alliance Française, Lili Fréchet a également créé une fondation culturelle qui porte le nom de son mari, à la disparition de ce dernier en 2011, et qui se double d’un petit musée patrimonial où l’on est toujours très bien accueilli.

Chez elle, les statues de moaïs réalisées par son mari font des clins d’yeux aux décors bucoliques dessinés par Hansi sur son service de table. Aujourd’hui âgée de 75 ans, elle apporte encore une aide non négligeable à la communauté ainsi qu’aux visiteurs, grâce à sa connaissance aiguë de l’histoire de l’île.

« Encore récemment, lorsque l’aîné d’une famille Rapanui foulait une terre qui n’avait pas appartenu ...

« Encore récemment, lorsque l’aîné d’une famille Rapanui foulait une terre qui n’avait pas appartenu à ses ancêtres, il devait déclamer sa généalogie par cœur, de peur de s’attirer les foudres des esprits des morts » Liliane Fréchet, veuve de Tadéo Hereveri, descendant d’une lignée royale

 

Écocide : le lièvre de l’Île de Pâques ?

Photo : DNA - Jean-Francois OTT

Photo : DNA - Jean-Francois OTT

L’Île de Pâques traîne une casserole universelle : elle figure sur la liste mortifère des écocides, ces actes de destruction d’un écosystème par l’homme. Ainsi les Pascuans porteraient la lourde responsabilité de leur civilisation mégalithique qui, en s’usant à la fabrique de multitudes de moaïs, aurait détruit son milieu naturel. Cette thèse avait notamment inspiré le scénario de la superproduction hollywoodienne « Rapa Nui », en 1994.

Mais c’est aller un peu vite en besogne. Aujourd’hui, les chercheurs sérieux sont bien plus circonspects sur les causes d’un désastre écologique qui n’est cependant pas à nier, avec la quasi-disparition des forêts avant l’arrivée des premiers Européens.

Une haute conscience environnementale

Les moaïs sont suspectés d’avoir phagocyté la ressource bois pour leur acheminement. Mais cette théorie est battue en brèche. D’autres phénomènes sont pointés du doigt, aujourd’hui, et la solution est plutôt à chercher dans une accumulation de faits : un phénomène de sécheresse froide au cours d’un mini-âge glaciaire au XVIIe siècle, un El Nino dévastateur, les rats (l’île a été infestée par les rats importés comme nourriture par les Polynésiens), la surpopulation de l’île qui aurait engendré une pénurie des ressources, en particulier l’eau potable, les rites funéraires crématoires et la guerre civile du XVIIe siècle, qui a entraîné la destruction du patrimoine, y compris forestier, des vaincus.

Parler d’écocide, c’est oublier que les anciens Rapanuis avaient une conscience aigüe de leur environnement et devaient savoir la valeur de leur écosystème. Preuve en est, l’histoire orale qui relate l’interdiction royale faite aux habitants d’aller pêcher le thon lors de sa période de reproduction. De ce côté-ci, ce sont plutôt les Rapanuis qui auraient des leçons à nous donner…

 

La mémoire retrouvée d’un peuple

Photo : DNA - Jean-Francois OTT

Photo : DNA - Jean-Francois OTT

En 1877, les maladies et surtout les déportations sur le continent sud-américain ont réduit la population de l’Île de Pâques à 111 individus, alors que celle-ci comptait entre 5 000 et 12 000 âmes un siècle plus tôt. Une grande partie des connaissances anciennes, aux mains de l’élite, a sombré, emportant avec elle ces mystères qui font aujourd’hui le sel des chasseurs de sensationnel. La langue elle-même a failli disparaître.

Une génération d’archéologues rapanuis éclaire la culture locale

Aujourd’hui, le rapanui est enseigné à l’école et beaucoup d’habitants de souche valorisent les racines anciennes de leurs noms. Si le développement exponentiel du tourisme a contribué à ce retour aux sources ainsi qu’à une prise de conscience de la valeur de leur histoire, des familles pascuanes se sont également engagées dans la défense de l’identité locale, voire dans la quête d’autonomie. Comme celle de Cristina Walter Hucke. « Le mana de l’ariki (les anciens rois de l’île, ndlr), c’est notre ADN, clame-t-elle. Ces familles rapanuies ont donné à l’île de nombreux chercheurs ces dernières décennies, en particulier des archéologues comme Sergio Rapu ou Sonia Haoa qui ont fortement contribué à maintenir la mémoire rapanuie et à l’étoffer en y apportant d’indispensables preuves archéologiques ».

Ces archéologues « maison » ont pris le parti de s’appuyer sur ce que l’on sait encore des cultures orales de l’île pour développer une archéologie respectueuse du terreau local et pourvoyeuse d’identité. Ce qui n’est pas neutre sur une île qui a vu passer pléthore de chercheurs étrangers, plus ou moins facétieux, ou focalisés sur l’exceptionnel...

Sonia Haoa, notamment, a pu s’appuyer sur une culture locale très vivace il y a une centaine d’années malgré les coupes sombres, compilée par des pères missionnaires. « Au milieu du XXe siècle, des Rapanuis s’abritaient encore dans les grottes (l’île en est truffée et leur a servi d’habitat depuis la guerre civile au XVIIe siècle), les familles vivaient de façon très traditionnelle et leur témoignage a apporté des indications précieuses pour connaître les mentalités et les us et coutumes des anciens habitants et, partant, l’histoire de leur civilisation », éclaire Lili Fréchet, guide française sur l’île.

DNA/16/04/2017

Publié dans Insolite

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