Le double chantier de Linky

Publié le par Jean-Louis Schmitt

A ce jour, plus de 53 000 compteurs électriques Linky ont été posés en Alsace. Le déploiement des compteurs communicants ne fait cependant que commencer. Il s’échelonnera jusqu’en 2024, date limite fixée par la loi de transition énergétique pour remplacer le parc existant.

Le double chantier de Linky

Les Mulhousiens ont été les premiers servis. Depuis janvier 2016, date du début de l’installation de Linky en Alsace, plus de 53 000 foyers de l’agglomération ont été équipés de ce compteur électrique de nouvelle génération. Et leur nombre augmente chaque jour, au rythme des interventions des trois entreprises chargées de ce chantier par Enedis (ex-ERDF), la filiale d’EDF chargée de la gestion du réseau de distribution d’électricité.

Sogetrel, Solution 30 et SFATD (filiale du groupe mulhousien Viadom) s’apprêtent à présent à élargir leur champ d’action aux plus de 300 000 autres abonnés situés dans les zones qui sont de la compétence d’Enedis en Alsace, à savoir l’essentiel du Haut-Rhin, le sud du Bas-Rhin et l’Alsace Bossue. Le contrat signé avec l’opérateur est clair : tous les compteurs classiques devront avoir été remplacés en 2021. Trois ans donc, avant la date limite fixée par la loi de transition énergétique sur laquelle les entreprises locales de distribution (électricité de Strasbourg, Vialis, Hunelec, Énergie et Services, etc.), qui gèrent le reste du territoire alsacien, ont décidé de se caler (lire ci-contre).

Méfiances et inquiétudes

Du point de vue technique, tout est prêt pour ce déploiement. Les installateurs ont été spécialement formés. Là où c’est nécessaire, des travaux de modernisation du réseau ont été engagés et le calendrier des interventions a été arrêté (voir la carte ci-contre).

Pour le mener à bien, Enedis a cependant dû engager un autre chantier, autrement plus délicat : répondre à la méfiance, voire à l’opposition que suscite le compteur communicant, qui se manifestent par l’apparition de pétitions et de collectifs. De nombreux conseils municipaux ont également pris des délibérations pour s’opposer à l’installation de cet appareil qui serait, selon ses détracteurs, coûteux, dangereux pour la santé et ferait peser un risque sur la confidentialité des données.

En fait, analyse Anne-Marie Goussard, de la direction des affaires publiques d’Enedis, dans un contexte marqué par « un manque de crédibilité de la décision publique, un refus de la science et des médias », « Linky vient cristalliser toutes sortes de méfiances et d’inquiétudes », véhiculées et amplifiées par les réseaux sociaux. Car, affirme-t-elle, le compteur communicant n’est pas à la hauteur de la réputation sulfureuse qui lui est faite.

Cet appareil, explique Enedis, est avant tout une réponse au développement des énergies renouvelables. « Aujourd’hui, il y a plus de 360 000 producteurs » d’éolien, de solaire ou d’hydraulique « en France, dont 98 % sont raccordés sur le réseau de distribution », et leur nombre va continuer à croître. Il y a aura aussi demain de plus en plus de véhicules électriques qu’il faudra alimenter.

Dans ces conditions, il est impératif pour les distributeurs de connaître en temps réel et de manière très fine les volumes produits et consommés afin « d’assurer la stabilité du réseau et de maintenir la qualité d’électricité à laquelle nous sommes habitués ». Or cela, « les compteurs actuels ne le permettront plus », indique Mme Goussard.

Les compteurs communicants, eux, mesurent la consommation d’électricité en temps réel et transmettent l’information au distributeur une fois par jour, automatiquement. Fini dès lors les interventions à domicile. Les relevés (établis sur la base de la consommation réelle), les modifications de puissance et les mises en service se feront à distance. « Linky signale aussi les pannes, souvent avant même que le client s’aperçoive qu’il y a un problème », ajoute Emmanuel Laderrière, directeur territorial d’Enedis.

Ce système permet aussi aux ménages qui en font la demande d’avoir accès chaque jour, via une plateforme sécurisée, à leur courbe de consommation de la veille en kilowattheure, établie demi-heure par demi-heure, et donc d’en déduire des pistes d’économies possibles.

Il laisse cependant déjà entrevoir d’autres possibilités. « Aujourd’hui, il n’y a que deux tarifs, heure pleine et heure creuse. Mais demain, il pourra y en avoir jusqu’à dix » en fonction du niveau de la demande à différents moments de la journée ou de la semaine, explique Mme Goussard. « Chaque client pourra souscrire à des tarifs spécifiques pour lancer ses appareils énergivores » lorsque l’électricité sera la moins chère. Certains fournisseurs se sont déjà engouffrés dans la brèche en proposant des offres week-end.

Les informations fournies par les compteurs Linky peuvent aussi être précieuses pour des collectivités locales qui préparent un plan climat ou des bailleurs sociaux qui gèrent des parcs importants. À une réserve près : « Nous ne pouvons leur fournir que des données globales. »

Le refus est illégal

Ces arguments ne sont pas toujours suffisants. Le distributeur se heurte en effet à des refus qui représenteraient « moins de 1 % ». Dans ce cas, « nous essayons de convaincre », souligne Anne-Marie Goussard. Et si ça ne suffit pas, l’opérateur rappelle que « le refus est illégal ».

Le déploiement de Linky est en effet inscrit dans la loi de transition énergétique. « Une mairie n’a donc pas la compétence pour délibérer », souligne la représentante du distributeur. Celles qui l’ont fait (une vingtaine en Alsace) se sont toutes heurtées au contrôle de légalité ou se sont retrouvées devant le tribunal administratif. Résultat, « toutes les procédures ont été déboutées par le juge ». Aujourd’hui, précise Emmanuel Laderrière, « une ou deux sont encore actives en Alsace. Toutes les autres ont été retirées. »

Les particuliers ne peuvent pas non plus s’opposer à l’installation de Linky. Le remplacement d’un compteur est en effet inscrit dans les conditions générales de vente du fournisseur. « Si les gens ne veulent vraiment rien savoir, on ne va pas venir avec les forces de l’ordre», admet Mme Goussard. « Mais le jour où leur compteur tombera en panne, il n’y aura plus que Linky pour le remplacer».

DNA/Odile Weiss (14/04/2017)

Les entreprises locales dès 2018

Pour les Alsaciens desservis par une entreprise locale de distribution, le déploiement des compteurs communicants débutera en 2018-2019.

Le compteur communicant permettra aux abonnés qui en font la demande de consulter leur courbe de consommation. Photo : DNA

Il ne s’appellera pas Linky , puisque ce nom est la propriété d’Enedis, et il sera sans doute d’une autre couleur. Mais pour le reste, le compteur communicant qui équipera les quelque 600 000 ménages alsaciens qui dépendent d’une entreprise locale de distribution (ELD) sera identique. Il relèvera de la même technologie (G3) et fera l’objet du « même dispositif de mise en œuvre, tant techniquement qu’économiquement », indique Benoît Schnell, le directeur général du distributeur colmarien Vialis. Son installation sera simplement décalée de trois ans par rapport au planning d’Enedis.

« Nous travaillons actuellement au niveau national avec les pouvoirs publics sur les modalités de déploiement dans les différentes entreprises », explique Didier Rebischung, directeur général d’Hunelec (Huningue) et président de l’Union nationale des entreprises locales d’électricité et de gaz (UNELEG) qui regroupe 75 énergéticiens français. La façon dont les ELD vont mettre en œuvre cette nouvelle technologie doit en effet être validée par la Commission de régulation de l’énergie.

« Pour optimiser les coûts, nous avons constitué un Groupement d’intérêt public », précise-t-il. C’est cette structure qui se chargera de l’achat des compteurs (fabriqués en France). En revanche, souligne Jean-Claude Mutschler, directeur d’ÉS Réseaux, qu’il s’agisse d’Électricité de Strasbourg, des Usines Municipales d’Erstein, d’Hunelec ou encore d’Énergie et services (Sarre-Union), « chaque entreprise aura sa propre organisation » pour les installer.

Pour l’heure, indique M. Rebischung, les efforts des ELD portent sur la mise en place des systèmes d’information très complexes appelés à communiquer avec les compteurs. Chez ÉS, ces infrastructures sont déjà en place. L’opérateur s’en était doté avant d’installer un millier d’appareils en 2015 pour tester cette nouvelle technologie. Il s’emploie désormais à augmenter leurs performances « pour qu’ils soient en capacité de tenir la charge », précise M. Mutschler.

La prochaine étape consistera à établir les plannings de déploiement. ÉS devrait ouvrir le chantier, en principe mi-2018. Vialis pourrait se lancer fin 2018, Énergie et Services en 2019 et Hunelec en 2019-2020. Tous l’assurent en tout cas : ils respecteront les prescriptions du Code de l’énergie qui impose de terminer le chantier en 2024. D’ici là, les entreprises locales vont elles aussi s’employer à « bien expliquer les enjeux » de cette technologie qui « apportera un changement très profond au bénéfice de nos clients » et leur donnera accès « à de nouveaux services », indique M. Rebischung. Frédéric Mager, responsable de la régie de Sarre-Union, précise: « Nous répondrons aux questions et nous efforcerons de rassurer.»

DNA/O.W. (14/04/2017)

Interrogations

Les compteurs présentent-ils un danger pour la santé ?

« Nous n’utilisons pas d’ondes », assure Enedis. Les informations circulent entre Linky et le concentrateur auquel il est connecté par un système de courant porteur en ligne (CPL) qui utilise les câbles électriques de la maison. « C’est exactement la même technologie que celle que nous utilisons depuis 60 ans pour passer du tarif de jour au tarif de nuit », souligne l’opérateur.

Comme tous les appareils électriques, le compteur Linky émet un champ électromagnétique, qui peut au-delà d’un certain seuil, avoir des effets sur la santé. Une étude de l’Agence nationale des fréquences a évalué son rayonnement à 1 volt par mètre, soit 17 fois moins qu’une ampoule électrique, 150 fois moins qu’un fer à repasser et 180 fois moins qu’un réfrigérateur.

Les données des utilisateurs sont-elles protégées ?

« Nous ne stockons aucune donnée individuelle, même pas la courbe de charge, assure Enedis. Nous ne connaissons que la consommation globale pour la journée qui est anonymisée. » Par ailleurs, les données qui circulent entre le compteur et le concentrateur - « une série de 12 chiffres qui n’offre aucune visibilité sur les usages » -sont cryptées. En cas d’intrusion, « le système grille ses résistances et s’isole totalement. Il devient non communicant. »

Que coûtera Linky ? La Commission de régulation de l’énergie a été claire : l’installation du compteur doit être neutre pour le client. Ni la pose ni le compteur ne seront facturés. Enedis financera son investissement par les économies qu’il réalisera sur les frais de relève et en optimisant son réseau. « Le calcul économique a été fait sur 20 ans », précise-t-il.

DNA/14/04/2017

Publié dans Linky

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