Qui veut acheter un château fort ?

Publié le par Jean-Louis Schmitt

C’est probablement la seule chance d’avoir un château fort tout à soi. Pour 1,29 million d’euros, le Hunebourg présente des bâtiments en bel état, entièrement reconstruits dans les années 1930 puis rénovés en 1986. Parmi les contraintes liées au lieu, une inscription au titre des monuments historiques et une histoire, justement, qui reste sujette à controverse.

Le château de Hunebourg, au cœur d’un domaine comprenant 15 hectares de forêt. Photo DNA - Emmanuel VIAU

Le château de Hunebourg, au cœur d’un domaine comprenant 15 hectares de forêt. Photo DNA - Emmanuel VIAU

Le château de Hunebourg, sur les hauteurs de Dossenheim-sur-Zinsel, à 415 mètres d’altitude en plein massif forestier entre Saverne et La Petite-Pierre, est « le seul château fort des sommets vosgiens où on peut dormir », assure Jean-Christophe Brua. Natif de la région proche, cet architecte de métier est mandaté par l’agence immobilière parisienne Patrice Besse, spécialisée dans la vente de biens remarquables. Et de toute évidence le Hunebourg en est un, tant du point de vue de son caractère que de son histoire.

« Aujourd’hui, il faudrait réinjecter au minimum un million d’euros »

Construit vers 1179, il est le seul château fort alsacien à avoir été entièrement rebâti au XXe siècle, à part bien sûr le Haut-Koenigsbourg. Mais sa rénovation est plus récente que celle de l’emblème castral alsacien, et aussi bien moins attentive à la réalité historique. Le nouveau Hunebourg, rebâti dès 1934 sur ses fondations (lire ci-dessous), s’inspire d’un Moyen Âge rêvé par son propriétaire germanophile, dans un caprice esthétique courant à l’époque et qui est parfois qualifié de « néomédiéval ».

Épousant la barrière de grès, c’est une sorte de manoir comprenant quatre bâtiments, reliés à une tour de 16 mètres de hauteur par une arche enjambant un fossé d’une dizaine de mètres de profondeur. Son cadre époustouflant, à l’entrée du parc naturel régional des Vosges du nord, en fait depuis longtemps le chouchou des randonneurs.

C’est aujourd’hui surtout un lieu de rendez-vous des autocaristes, depuis que la Mutuelle des agents des impôts, devenue propriétaire des lieux en 1949, en a délégué la gestion à Vacanciel en 2001. L’an dernier, des milliers de touristes (7 450 nuitées) s’y sont arrêtés pour profiter de l’une des 31 chambres, dont certaines sont directement taillées dans le grès et d’autres présentent de magnifiques alcôves. Franchissant le portail rose, ces visiteurs ont pu découvrir l’ensemble d’une surface de 1310m2 , avec son parc, son puits, ses jeux pour enfants et un belvédère donnant accès à un splendide point de vue sur les 15 hectares de forêt inclus dans la propriété.

Sur le site, exploité d’avril à novembre, on croise deux salariés. Karin Ledermann, en charge des lieux, se considère privilégiée, elle qui y a vécu pendant 11 ans. « Je me suis mariée ici, les enfants y sont nés. C’était bien, j’adorais vivre dans le château. » Mais les enfants ont grandi et, pour des raisons pratiques, elle vit maintenant à Dossenheim. Aujourd’hui, elle s’inquiète bien sûr pour son emploi. « Mais je me suis préparée. Ça fait partie de la vie. »

L’une des 31 chambres à louer sur le site, avec son alcôve en grès. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

L’une des 31 chambres à louer sur le site, avec son alcôve en grès. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

Préserver la vocation touristique

Selon Jean-Christophe Brua, les propriétaires actuels anticipent un problème de rentabilité, dans ces lieux qui n’ont pas connu de rénovation importante depuis que les agents des impôts n’y envoient plus leurs enfants en vacances. « Aujourd’hui, il faudrait réinjecter au minimum un million d’euros pour refaire les chambres. Mais le tourisme, ce n’est pas le rôle d’une mutuelle. »

L’avenir du site est donc incertain, d’autant plus qu’il y a peu de précédents régionaux : « En Alsace, vendre un château fort, c’est très rare ». Alors il laisse aller son imagination. Pour « préserver la vocation touristique », il y voit « un potentiel intéressant, avec des jeux dans les arbres, des tyroliennes ».

Des investisseurs privés l’ont déjà approché. Une société qui veut y développer des structures de loisirs, une autre qui songe à un cadre chic pour recevoir des VIP de l’étranger. Pour sa part, Karin Ledermann voudrait surtout qu’on respecte les lieux. « J’aimerais que ce soit vendu à une personne qui aime les châteaux, qui ne va pas le dénaturer. »

En attendant, le public pourra profiter à nouveau du site à partir du 8 avril. « On a des réservations jusque fin octobre », précise la responsable. L’histoire du château suit donc son cours, jusqu’à ce qu’un acheteur s’engage. Séduit par le charme indéniable des lieux. Prêt aussi à faire face à ses contraintes. D’abord, les bâtiments et certains éléments de mobilier sont inscrits au titre des monuments historiques depuis juin 2007. Malgré cela, selon Jean-Christophe Brua, « le site est constructible pour un usage touristique, à condition de s’y intégrer. Ce qui ne veut pas dire construire une copie. »

Ensuite, le château vient avec sa longue histoire, y compris un bref intermède lié à l’Allemagne nazie qui a longtemps créé autour des lieux une forme de tabou dans la proche région.

DNA/Emmanuel Viau (18/03/2017)

La maison, incluse dans le site, où vivait Karin Ledermann. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

La maison, incluse dans le site, où vivait Karin Ledermann. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

Une histoire trouble

Comme beaucoup de châteaux forts de la région, le Hunebourg a été bâti au XIIe siècle. Retour sur près de 900 ans d’une histoire mouvementée, marquée par les années sombres de la Seconde Guerre mondiale.

Le dernier donjon construit en Alsace. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

Le dernier donjon construit en Alsace. Photo : DNA - Emmanuel VIAU

« Ce n’est qu’une toute petite part de l’histoire du château » , argumente à raison Jean-Christophe Brua. Mais elle ne peut être passée sous silence, puisqu’elle explique le bel état des bâtiments aujourd’hui.

Mais d’abord, les origines. Édifié vers 1125 par ceux qui allaient devenir les comtes de Hunebourg (une famille dont est notamment issu Conrad, évêque de Strasbourg de 1190 à 1202), le château passe aux mains des Fleckenstein et des Lichtenberg au XIVe siècle. Devenu repaire de brigands, il est détruit par les Strasbourgeois en 1378. Des années plus tard, à la Révolution, il est vendu comme bien national. Les vestiges ont été acquis en 1808 par le général Clarke, fait comte de Hunebourg par Napoléon.

C’est de la lointaine lignée des Hunebourg qu’un curieux personnage se réclame ensuite (à tort, selon des historiens locaux comme Pierre Vonau, de la Société d’histoire et d’archéologie de Saverne et environs) quand il fait l’acquisition des ruines, en 1928.

Un instrument de la propagande nazie

Fritz Spieser, éditeur strasbourgeois et germanophile assumé en ces temps de retour de l’Alsace à la France, proche des milieux autonomistes les plus radicaux, charge l’architecte Karl Erich Loebell de restaurer ces vestiges perdus en forêt. Commencés en 1934, les travaux connaissent leur apogée lors de l’édification de la « Tour de la paix » (Friedensturm), en 1938, ce qui en fait le dernier donjon bâti en Alsace. Le propriétaire affiche sa volonté d’en faire un mémorial en hommage aux morts de la Première Guerre mondiale et pour la réconciliation entre les peuples. Vraie visée humaniste, comme le croient certains, ou faux-nez créé par un partisan du retour de l’Alsace à l’Allemagne ? Le sujet fait toujours débat. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1941, le donjon, surmonté du drapeau à croix gammée, abrite le cercueil de Karl Roos, militant alsacien fusillé par la France à Nancy pour haute trahison. Des groupes d’écoliers s’y rendent régulièrement en pèlerinage. Avec le soutien de son propriétaire, le site est devenu un instrument de la propagande nazie.

Après avoir fui vers l’Allemagne en novembre 1944, Fritz Spieser est condamné à mort par contumace en septembre 1947. Ses biens en France sont confisqués. Le château de Hunebourg est vendu deux ans plus tard à l’ancêtre de la Mutuelle des agents des impôts, qui en fait un centre de vacances.

Aujourd’hui, les langues se délient et on recommence à s’intéresser à la longue histoire du Hunebourg. « Pendant longtemps, c’était un non-dit, indique l’historien Bernard Vogler, habitant la région. Maintenant, on voit un regain d’intérêt. » Comme le disait un agent de la DRAC dans nos colonnes (DNA du 17 février 2008), peu après l’inscription du château au titre des monuments historiques : « La vie de ce château, pas plus que pour d’autres bâtiments anciens utilisés par des régimes totalitaires, ne se réduit pas à un épisode historique ».

DNA/E.V. (18/03/2017)

Publié dans Insolite

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