Ci-gît le rebut nucléaire

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Quelle que soit la date, la centrale nucléaire de Fessenheim sera bien fermée un jour. Que deviendront alors les déchets nucléaires issus de son démantèlement ? Ils resteront dans la région Grand Est qui concentre l’ensemble des sites de stockage en exploitation ou en projet, dont le très contreversé Cigéo.

À 490 mètres sous terre, les galeries sont truffées d’équipements de mesures et de sécurité. Photo : DNA - Simone Wehrung

À 490 mètres sous terre, les galeries sont truffées d’équipements de mesures et de sécurité. Photo : DNA - Simone Wehrung

Ce n’est pour l’instant qu’un laboratoire. Aucun déchet n’y est entreposé mais les galeries souterraines préfigurent ce que sera réellement Cigéo.

Rien a priori ne distingue ce site d’une mine classique dans le mode de forage, les soutènements, les accès, la sécurité, l’évacuation de la roche si ce n’est qu’on n’y extrait aucun minerai à proprement parler. On y exploite en revanche les caractéristiques de l’argile dont l’imperméabilité freine fortement la progression de la radioactivité (trois mètres par million d’années selon l’ANDRA). Cet atout dépend cependant de l’épaisseur et l’homogénéité de la couche argileuse. C’est là tout l’objet du laboratoire de Meuse/Haute-Marne.

Expérience souterraine

On y étudie dans les moindres détails les différentes méthodes de percement de la roche, les mouvements géologiques, les interactions entre les matériaux et l’argile, l’effet de la chaleur (la température des déchets hautement radioactifs décroît très lentement) ou la résistance aux séismes « pour ne rien laisser au hasard », souligne Marc-Antoine Martin, responsable de la communication du centre.

Les 1 600 m linéaires de galeries creusées à 490 m de profondeur sont jalonnés de matériel de haute précision pour mesurer la pression, la température, la résistance des matériaux, la stabilité des cylindres horizontaux dans lesquels seront glissés les colis à haute radioactivité ou des cubes de bétons qui contiennent les déchets de moyenne activité qui rayonneront au moins 100 000 ans.

Les catacombes de la radioactivité

Sur une zone située à quelques encablures de là, c’est dans des galeries souterraines semblables que devraient être enfouis à terme les déchets les plus dangereux de l’électronucléaire français dont les combustibles usés des centrales comme celle de Fessenheim, après retraitement. Les plus anciens déchets alsaciens qui refroidissent depuis 40 ans sur le site de La Hague devraient logiquement être parmi les premiers à trouver place dans les alvéoles souterraines.

Par la suite, à l’issue du démantèlement, les éléments les plus radioactifs de la cuve seront également scellés dans du béton puis descendus dans les profondeurs argileuses.

Stockage en surface

Les autres déchets de déconstruction très faiblement contaminés à vie courte (béton, ferrailles et gravats) prendront la direction du CIRES (centre industriel de regroupement, d’entreposage et de stockage de l’ANDRA) à Morvilliers dans l’Aube où ils seront déposés en surface dans des alvéoles creusées à quelques mètres de profondeur dans des couches d’argile.

Entre les deux, les équipements retirés de la périphérie du cœur des réacteurs (tuyaux, pompes...) moyennement contaminés par des rayonnements à vie courte, prendront place dans le centre de stockage de l’Aube, à Soulaines-Dhuys à une cinquantaine de kilomètres de Bure.

Fessenheim produit d’ailleurs d’ores et déjà des déchets radioactifs qui trouvent leur chemin jusque dans ce centre de Soulaines. Le centre de stockage de la Manche étant plein depuis 1995 (527 000 m³), c’est dans les immenses ouvrages en béton construits au fur et à mesure des besoins sur quelque 30 hectares, que sont transportés par camion les petits équipements contaminés lors des opérations de maintenance (gants, combinaisons, outils…) et l’exploitation (traitements d’effluents liquides ou gazeux).

Coulés dans le béton

Ils rejoignent les déchets faiblement radioactifs provenant d’hôpitaux, d’universités ou de laboratoires de recherche qui sont compactés sous forme de galettes puis empilés par 5 ou 6 dans des fûts métalliques ou des colis rectangulaires dans lesquels on coule du béton.

Ces colis sont ensuite placés dans des ouvrages en béton armé de 25 mètres de côté et de 8 mètres de hauteurs qui, une fois remplis, sont fermés par une dalle en béton étanche.

L’environnement du centre est évidemment étroitement contrôlé; l’impact radiologique du centre est évalué par l’ANDRA à 100 000 fois moins que celui de la radioactivité naturelle moyenne en France.

À la fin de l’exploitation, le centre sera couvert d’argile pour en assurer le confinement à long terme, comme l’a déjà été le centre de la Manche.

La couverture définitive est par ailleurs testée en grandeur nature. À l’abri sous une bulle, une petite colline d’argile subit depuis plus de vingt ans tous les aléas météorologiques possibles et inimaginables, entre canicule et pluie diluvienne, inondation, gel, etc. Dans l’optique du réchauffement climatique, une sécheresse est simulée depuis 2009 pour étudier le comportement de l’argile en surface sans humidité.

Les centres de stockage continueront d’être surveillés après leur fermeture. Au moins 300 ans dans le cas du centre de l’Aube.

DNA-DNA-Simone Wehrung (11/03/2017)

 

La gestion des déchets nucléaires en France

Dans les centres de stockage, le dosimètre est de rigueur. Photo : DNA - Simone Wehrung

Dans les centres de stockage, le dosimètre est de rigueur. Photo : DNA - Simone Wehrung

LA PROBLÉMATIQUE : que faire de déchets qui en plus d’être extrêmement dangereux le restent pour certains pendant 100 000 ans ? En choisissant l’électronucléaire, la France s’est lancé un défi extrêmement complexe tout en endossant une responsabilité à très, très long terme.

LE CADRE LÉGISLATIF : si le traitement des déchets par l’armée ou le CEA (commissariat à l’énergie atomique) était au début de l’ère nucléaire peu transparent (certains déchets ont été immergés dans les profondeurs océanes), le vote en 1991 de la loi Bataille, du nom de son rapporteur éponyme à l’Assemblée nationale, organise enfin la recherche sur la gestion des déchets radioactifs. Trois voies sont explorées : la séparation/transmutation des éléments radioactifs (de la physique fondamentale qui n’a jusqu’ici pas abouti); l’entreposage de longue durée en surface; et le stockage réversible ou irréversible dans les formations géologiques profondes.

Cette dernière proposition a été choisie comme voie de référence pour les déchets radioactifs les plus dangereux et/ou à vie longue par les lois de 2006 et 2016 qui complètent la loi Bataille en précisant que la réversibilité doit durer au moins 100 ans.

L’ANDRA : la loi Bataille a confié à l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs le soin de mener les recherches. L’établissement public, créé en 1979 pour gérer les différents sites de stockage, est financé par les producteurs de déchets dont les principaux sont le CEA, EDF et AREVA. Comme toutes les activités nucléaires, celles de l’ANDRA sont contrôlées par l’ASN, autorité de sûreté nucléaire.

Après avoir étudié la géologie de plusieurs départements volontaires, l’ANDRA a fixé son choix sur un site à cheval entre la Meuse et la Haute-Marne, pour l’essentiel sur la commune de Bure, où la continuité de la roche argileuse est considérée comme particulièrement favorable à l’enfouissement profond.

LE LABORATOIRE SOUTERRAIN : dans la région de Bure, la couche d’argile est étanche, homogène, épaisse de 130 mètres et stable depuis plus de 100 millions d’années. Pour étudier in situ les conditions nécessaires à un stockage définitif en toute sécurité, l’ANDRA a décidé d’en tester les conditions en situation réelle et a entrepris à partir de 2000, la construction d’un laboratoire souterrain à 500 m sous terre.

U NE MANNE POUR LES COLLECTIVITÉS : le laboratoire génère 30 millions d’euros de recettes par an pour chaque département, et les communes concernées perçoivent 400 à 600 euros par habitant, sans compter les retombées économiques de l’activité et la taxe foncière. Une manne pour une zone en voie de désertification, durement touchée par la crise. Avec l’emploi, c’est là sans doute la principale raison de l’acceptabilité du projet par la population locale, à l’exception des militants antinucléaires qui le combattent depuis l’origine.

Le projet Cigéo

LE CENTRE INDUSTRIEL DE STOCKAGE GÉOLOGIQUE : Son coût, estimé à 25 milliards d’euros, est financé par les producteurs de déchets par provisionnement de 1 à 2 % de notre facture d’électricité. À 500 m de profondeur, il doit stocker les éléments les plus radioactifs.

Les travaux devraient commencer en 2021 sous réserve de l’autorisation de création dont la demande sera déposée l’année prochaine. L’avant-projet prévoit une autorisation de mise en service en 2030. Le projet créerait 1 500 à 2 000 emplois durant les dix ans de chantier puis 400 à 1 000 en mode exploitation. L’autorisation d’exploiter sera délivrée par tranche avec clause de revoyure jusqu’à stockage de tous les déchets générés par le nucléaire. L’installation devrait être scellée en 2140 avec l’argile prélevée sur site. La surveillance se fera ensuite par capteur.

CLASSIFICATION DES DÉCHETS RADIOACTIFS : on distingue plusieurs catégories de déchets caractérisés par leur niveau de dangerosité et la durée de leur radioactivité (voir ci-dessous). Ceux dont la radioactivité est à vie très courte sont gérés par leur producteur (laboratoires médicaux ou de recherche…) sur place par décroissance radioactive.

Les déchets à très faible activité (béton et gravats issus de démantèlement par exemple, soit 27 % des déchets nucléaires pour 0,01 % de la radioactivité totale en France) qu’ils soient à vie longue ou courte sont stockés en surface sur le site de Morvilliers dans l’Aube.

Les déchets de faible et moyenne activité à vie courte, les plus nombreux (63 % du volume pour 0,02 % de la radioactivité), issus de l’exploitation ou du démantèlement des centrales ou des installations du cycle combustible, sont stockés en surface au centre de Soulaines-Dhuys dans l’Aube qui a succédé au site de stockage de la Manche aujourd’hui saturé, scellé et sous surveillance. Le stockage des déchets à faible activité et vie longue est à l’étude en surface sur un site voisin. Ce sont des déchets historiques (graphites de combustibles et radium, paratonnerres… représentant 6 % du volume et 0,01 % de la radioactivité) et sont actuellement entreposés en divers sites en attendant leur regroupement peut-être à Soulaines.

Les déchets de haute activité représentent 96 % de la radioactivité totale pour 0,2 % du volume

Enfin, les déchets moyennement actifs mais à vie longue actuellement entreposés sur les sites de production (gaine de combustible, composants de réacteurs, 3 % du volume, 4 % de la radioactivité) et ceux hautement radioactifs qui proviennent pour l’essentiel du traitement des combustibles utilisés dans les centrales nucléaires, sont destinés à être enfouis en géologie profonde. Les déchets de haute activité sont conditionnés par vitrification et sont actuellement stockés sur le site de La Hague. Ils représentent le volume d’une piscine olympique.

DNA-DNA-11/03/2017

Ci-gît le rebut nucléaire

« La radioactivité en héritage »

En ce jour anniversaire de la catastrophe de Fukushima, une manifestation contre le projet d’enfouissement des déchets radioactifs de Bure et plus généralement contre la transformation de la région Grand Est en « poubelle nucléaire de la France » est prévue à Strasbourg.

Évidemment, « la première des choses à faire serait d’arrêter de produire des déchets », rappelle André Hatz, porte-parole de Stop Fessenheim, association membre du collectif à l’origine de l’appel à manifester en ce samedi 11 mars à Strasbourg. Mais en attendant, il faut bien faire quelque chose des déchets existants et en prévoir la gestion sur des dizaines de milliers d’années en veillant prioritairement à en sauvegarder la mémoire. « La solution qui sera adoptée ne devra pas menacer les générations futures quand la mémoire aura été perdue sur des périodes dix, quinze, vingt fois plus longue que la durée qui nous sépare des pyramides. » En ce sens, l’enfouissement profond est dès l’origine du projet dénoncé par les antinucléaires. « La mémoire doit rester permanente, donc visible en surface. »

Le risque à Bure est encore accru par la découverte d’un important gisement géothermique sous l’emplacement prévu de Cigéo, que les générations futures seront peut-être tentées d’exploiter. « Sans compter que l’enfouissement lui-même n’est jamais garanti sans risque, ajoute le militant alsacien Jean-Jacques Rettig. On a bien vu ce que ça a donné à Stocamine. »

Les antinucléaires du Grand Est mais également du Luxembourg et d’Allemagne ont choisi la date anniversaire de la catastrophe de Fukushima pour demander à ce qu’on ne laisse pas « la radioactivité en héritage » à nos descendants. Ils viendront manifester cet après-midi avec des poussettes au départ de la Maison de la Région jusqu’à la place Kléber à Strasbourg. À 20 h, le documentaire de Dominique Hennequin 100 000 ans sous nos pieds sera projeté au cinéma Star-St Exupéry en présence de témoins de la lutte contre Cigéo à Bure.

Les militants se retrouveront demain à partir de 10 h 30 devant la centrale de Fessenheim pour en réclamer l’arrêt immédiat.

24 tonnes en exploitation normale à Fessenheim

L’exploitation de la centrale de Fessenheim génère des déchets radioactifs à vie courte (ils perdent la moitié de leur radioactivité tous les 30 ans) ainsi qu’à vie longue issus du traitement du combustible nucléaire usé. 96 % sont recyclables, 4 % sont des déchets ultimes appelés à être enfouis en profondeur, une fois qu’ils auront refroidi à moins de 90 °C.

En 2015, 24 tonnes de combustibles usés de Fessenheim ont été traitées.

Candidats anti-cigéo

La question n’est pas au centre de la campagne présidentielle mais parmi les principaux candidats, deux se sont clairement positionnés pour l’abandon du projet Cigéo de Bure : Benoît Hamon et Jean-Luc Mélanchon.

« Enterrer, c’est oublier »

Militant antinucléaire de longue date, Jean-Marie Brom connaît bien le dossier pour avoir été, en tant que physicien nucléaire, membre du comité de pilotage de la conférence des citoyens dans le cadre du débat public sur le projet Cigéo. « On dit que Bure est la seule solution mais je réfute ce terme. » Il n’existe pas, en l’état actuel de la science, de solution au traitement des déchets radioactifs. En attendant qu’on la trouve, il ne faut surtout pas que l’oubli mette les générations futures en danger. « Il n’y a pire option que l’enfouissement profond. On enterre et on oublie alors que la radioactivité finira inévitablement par remonter à la surface », ne serait-ce que sous l’effet de l’activité terrestre à si long terme. Un stockage en surface garantirait, selon lui, la mémoire collective.

« Notre seule chance viendra de la science », mais dans cette perspective « il faudrait commencer par arrêter le retraitement du combustible irradié pour ne pas avoir de déchets ultimes dont on ne pourra plus rien faire ».

D’ailleurs, pourquoi ce retraitement ? « On pourrait le stocker à sec, par exemple dans les cuves des réacteurs des centrales fermées qu’on n’aurait pas besoin de démanteler entièrement et qu’on pourrait surveiller. En surface, on peut intervenir. À Bure, ce sera impossible. »

DNA-11/03/2017

Ci-gît le rebut nucléaire

Publié dans Nucléaire

Commenter cet article

Jacques Heitz 19/03/2017 06:31

Le très intéressant dossier paru le samedi 11 mars dans les DNA sur deux pages sous la plume de Mme Simone Wehrung nous rappelle la problématique des déchets radioactifs que produisent nos centrales nucléaires. Ces déchets constituent un véritable cadeau empoisonné que l’on va laisser pour des milliers d’années aux générations futures. On se heurte à un problème insoluble qu’on a cru résoudre par la transmutation, sa décomposition en éléments non radioactifs, c’était le fol espoir, mais malheureusement ça ne marche pas !
Le savant russe, Mendeleïev, avait fait de l’uranium le dernier élément naturel. Viennent ensuite les éléments fabriqués par l’homme et notamment les transuraniens avec le plutonium, l’américium, le curium. L’isotope 139 du plutonium qui est celui de la bombe atomique et de certaines centrales a une durée de vie de 24 300 années. Enfouis en profondeur, même dans un terrain argileux, nul ne sait ce qui pourrait arriver durant ces années de ces déchets, par exemple un tremblement de terre, un glissement de terrain. C’est pourquoi leur enfouissement en profondeur n’est pas la solution.
Qui sait si dans des milliers d’années, si les hommes existent encore sur Terre, ils sauront que sous leurs pieds se cachent ces cadeaux empoisonnés ?