Centrale nucléaire de Fessenheim, le jour de vérité

Publié le par Jean-Louis Schmitt

C’est aujourd’hui que le conseil d’administration d’EDF doit se prononcer sur la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim et les indemnités attendues, étape indispensable avant une éventuelle abrogation de l’autorisation d’exploiter.

Le plafonnement de la capacité nucléaire française dans la loi de transition énergétique contraindra EDF à fermer Fessenheim pour ouvrir Flamanville. Photo archives DNA

Le plafonnement de la capacité nucléaire française dans la loi de transition énergétique contraindra EDF à fermer Fessenheim pour ouvrir Flamanville. Photo archives DNA

C’était d’abord présenté comme une mesure immédiate en cas de victoire à l’élection présidentielle, promise ensuite pour fin 2016, puis pour le démarrage de l’EPR en 2017. Le report de l’ouverture de Flamanville à 2018 a retardé d’autant la fermeture annoncée de Fessenheim. Au fil du temps, des débats souvent passionnés entre les pro- et les antinucléaires, des déclarations contradictoires et des négociations, la promesse s’est engluée au point qu’à quatre mois de la fin du mandat de François Hollande, elle ne s’est toujours pas concrétisée.

En ce sens, la journée d’aujourd’hui est cruciale avec la réunion du conseil d’administration d’EDF qui doit se prononcer sur la fermeture de la centrale alsacienne et les indemnisations négociées avec l’État, au minimum 446 millions d’euros pour ce que l’on sait.

L’incertitude est à son comble dans la mesure où les représentants de l’État (actionnaire d’EDF à 85,6 %) ne devraient logiquement pas pouvoir prendre part au vote, en tout cas sur les indemnités, pour cause de conflit d’intérêts (on ne peut soi-même décider d’un montant d’indemnités qu’on sera appelé à payer). Restent d’un côté six représentants du personnel d’EDF, tous contre la fermeture, et de l’autre, six administrateurs indépendants qui ont fait l’objet de pressions de toute part, en particulier Jean-Bernard Levy, président d’EDF dont le vote compte double en cas d’égalité de voix. Tandis que les élus haut-rhinois opposés à la fermeture de la centrale écrivaient aux administrateurs indépendants dont Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef, l’Élysée en convoquaient certains pour les convaincre de voter l’arrêt de la plus ancienne centrale de France [ DNA du 19 janvier].

Pour les plus réticents à la promesse de François Hollande, il est urgent d’attendre les élections présidentielles, en espérant la victoire d’un candidat favorable au nucléaire. Les administrateurs pourraient ainsi décider de surseoir à la décision en la repoussant opportunément à la prochaine réunion du CA en juin. À l’inverse, l’actuel locataire de l’Élysée sait qu’un vote positif aujourd’hui est sa dernière chance de respecter la parole donnée avant la fin de son mandat et pèsera de tout son poids dans la balance pour ne pas perdre cette partie-là.

Si les administrateurs d’EDF devaient décider aujourd’hui de la fermeture, l’énergéticien devra déposer une demande d’abrogation de l’autorisation d’exploiter. Au gouvernement ensuite de prendre un arrêté qui rendra l’arrêt de Fessenheim irréversible (un dossier de redémarrage serait très long et complexe) et tourner la page du nucléaire en Alsace.

Dans le cas contraire, la promesse présidentielle sera compromise voire littéralement atomisée. Même en cas de report de la décision, la perspective d’une fermeture rapide prendrait du plomb dans l’aile. À moins d’un motif de sûreté : l’unité n° 2 est toujours à l’arrêt à cause d’une pièce défectueuse sur deux de ses générateurs de vapeur, fournie par la forge du Creusot appartenant à Areva (une enquête judiciaire est d’ailleurs en cours sur ce dysfonctionnement). L’ASN (autorité de sûreté nucléaire) ne se prononcera sur un éventuel feu vert au redémarrage qu’à l’issue d’une expertise approfondie qui devrait encore durer plusieurs mois.

DNA-Simone Wehrung (24/01/2017)

Black-out

Hier soir à Fessenheim, environ 350 personnes ont défilé aux flambeaux dans une commune plongée dans le noir.

Elus, habitants de Fessenheim et salariés EDF ont voulu symboliser « l’entrée dans les ténèbres » en cas de fermeture de la centrale. Photo L’Alsace/Thierry GACHON

Elus, habitants de Fessenheim et salariés EDF ont voulu symboliser « l’entrée dans les ténèbres » en cas de fermeture de la centrale. Photo L’Alsace/Thierry GACHON

L’éclairage communal n’a pas été allumé, hier soir, alors que le jour déclinait. Seules brillaient dans la rue principale les faibles lueurs des enseignes lumineuses, des feux tricolores et des flambeaux commandés par l’association « Fessenheim notre énergie ». Un cortège d’environ 350 personnes s’est ébranlé peu avant 18 h avec, à sa tête, derrière une banderole « Non à la fermeture de la centrale nucléaire », les élus Michel Sordi, député, Eric Straumann, président du conseil départemental du Haut-Rhin, Betty Muller, conseillère départementale et Claude Brender, maire de Fessenheim.

Ce dernier s’est lancé dans une vibrante incantation une fois le cortège arrivé à la salle des fêtes : « Ce soir, Fessenheim est dans le noir ! Symbolique, voire prophétique, car nous entrerons dans les ténèbres en cas de fermeture de la centrale nucléaire. » Après avoir rappelé toutes les raisons pour lesquelles il s’opposait à cette fermeture, il a conclu : « Nous formulons des vœux ce soir à Fessenheim, et pour nous faire entendre à Paris, nous allons faire s’envoler cinquante lanternes rouges, le rouge de la colère. »

Eric Straumann a justifié sa présence par un souci de « solidarité avec le député Michel Sordi qui se bat depuis cinq ans contre la fermeture. » Tous deux ont appelé à « faire le bon choix » au moment de l’élection présidentielle. « Rendez-vous dans trois mois ! » a jeté Claude Brender, largement acclamé par les participants. Qui ont savouré un verre de vin chaud avant l’envol des lanternes.

DNA-V.KL. (24/01/2017)

Quarante ans cette année

« On est aujourd’hui au bout du bout de ce qui est possible » analyse Yannick Rousselet, responsable du dossier nucléaire chez Greenpeace. Si le conseil d’administration d’EDF vote la fermeture, tout ira très vite. Dans le cas contraire, tout sera suspendu aux résultats de l’élection présidentielle. « Cela aurait pourtant pu se passer en douceur puisque la décision est connue depuis 2012. Le problème, c’est que ni l’État ni EDF n’ont pris leurs responsabilités par rapport aux salariés de la centrale et à son bassin de vie. Le manque de courage politique est d’autant plus navrant » que de toute façon la loi de transition énergétique obligera à fermer plus d’une vingtaine de réacteurs d’ici 2025.

Dans l’esprit des antinucléaires, le protocole d’indemnisation qui sera discuté aujourd’hui ne devrait même pas exister. Démarrée en 1977, « la centrale de Fessenheim n’a pas l’autorisation d’aller au-delà de quarante ans. Le manque à gagner est tout sauf démontré ». Sans parler du montant avancé : « Ridicule si Fessenheim est le fleuron de l’industrie nucléaire française qu’on nous présente, mais scandaleusement élevé pour une telle vieillerie à bout de souffle et déficitaire », commente Jean-Marie Brom du réseau Sortir du nucléaire. La décision de fermer Fessenheim est devenue une affaire de politique énergétique, mais la promesse de François Hollande reposait à l’origine sur des motifs de sûreté. Les antinucléaires alsaciens (CSFR, Stop Fessenheim,…), allemands et suisses ne manquent jamais de rappeler la longue liste des risques liés à la centrale qu’ils ont dressée au fil des années.

DNA-S.W. (24/01/2017)

Publié dans Nucléaire

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