Un monde sans pitié

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Qui n’a jamais entraperçu un de ces énormes hangars où, prétendument, on pratique l’élevage ? Assurément, on connaît tous ces authentiques « verrues » qui parsèment nos campagnes… Quant à savoir ce qui se passe derrière les murs des bâtiments en question, c’est une toute autre histoire !

Immersion dans l’univers véritablement surnaturel d’un « élevage industriel de porcs »…

Pauvre cochon-Illustration : Claude Buret

Pauvre cochon-Illustration : Claude Buret

Dans bien des cas, outre les relents de lisier particulièrement saisissants qui règne alentour selon les conditions météorologiques, on a peine à croire que certaines exploitations élèvent des animaux ! En effet, il faut bien le reconnaître, si les riverains savent –notamment de par ces effluves odorantes justement- que leur voisin élève des porcs, les bêtes, elles, demeurent toujours mystérieusement invisibles…

 

De fait, tout semble avoir été conçu pour dissimuler la réalité des yeux chastes et innocents des consommateurs ! Mais, que cachent précisément toutes ces mesures protectionnistes aux allures de « Secret Défense » ? Craindrait-on quelque « espionnage industriel » pour dissimuler ainsi une pratique pourtant largement répandue ?

 

D’emblée, une certitude : on n’aime pas beaucoup les visiteurs et encore moins les curieux qui ne sont, de toute évidence, pas franchement les bienvenus : « sécurité sanitaire oblige » disent les responsables ! Rares donc sont les privilégiés à avoir pu pénétrer dans l’une ou l’autre unité de production porcine ! Cependant, les divers rapports disponibles sont éloquents et révèlent un monde où l’animal n’existe véritablement plus en tant que tel mais est, soit voué (pour les truies) à « produire » un maximum de porcelets, soit pour les « charcutiers » (1) à engraisser toujours plus et, naturellement, toujours plus vite !

 

Les bâtiments –soigneusement aseptisés- sont compartimentés et séparent méticuleusement les divers passages obligés du cochon : de la naissance à l’antichambre de l’abattoir en quelque sorte ! Du reste, les animaux ne sortiront de ces édifices qu’une seule fois : lors du chargement dans les camions qui les conduiront à leur funeste destination… Mais, n’allons pas trop vite !

 

Petit tour, pour commencer à la « maternité » : ce sont des salles où sont regroupées les truies gestantes ou prêtent à mettre bas ! Les bêtes sont généralement en stalles individuelles aux dimensions à peine supérieures à la taille de l’animal et interdisant par conséquent tout mouvement (2). Dans de telles conditions, les truies (animaux sociaux et curieux de nature) finissent par développer des troubles psychologiques irréversibles qui se traduisent par des comportements aberrants tels celui de mordre des jours durant la barre métallique délimitant leur cage… Les accidents ne sont évidemment pas rares et certains animaux qui tentent malgré tout de s’échapper de leurs stalles se retrouvent avec des pattes fracturées, des abcès, des ulcères et autres lacérations dues à l’étroitesse de l’espace dont ils disposent !

 

Certaines truies sont laissées dans cet état –sans aucun soin- jusqu’à la délivrance (mise bas). Il n’est pas exceptionnel -selon d’anciens porchers (3)- que des animaux plus sévèrement atteints soient « aidés » (afin de mettre bas prématurément) et ainsi de sauver les porcelets : il s’agit d’une simple piqûre faite par un employé puis d’une fouille minutieuse de la malheureuse…

 

Une fois les porcelets nés, si l’on juge que l’état de la truie est trop sévère, on abrège ses souffrances (euthanasie) et les nouveau-nés sont rapidement répartis avec d’autres mères : dans ce type de « production », une truie n’a en définitive que peu de valeur ! Ce qui importe, ce sont les petits. Aussi, les bêtes destinées à la reproduction sont-elles inséminées dès l’âge de 6 ou 8 mois.

 

Elles mettront bas (10 à 12 porcelets en moyenne) 114 jours plus tard. Cinq jours après cette mise bas, l’animal sera à nouveau ré inséminé, quant aux porcelets, rendement oblige, ils seront retirés à la mère et sevrés au bout de seulement 2 à 3 semaines (4), voire moins dans certains cas…

 

Si les conditions de vie des truies ne sont guère enviables, celles des cochons destinés à l’engraissement ne sont pas meilleures : certes leur existence –et donc leur calvaire- est de courte durée (6 mois maximum) mais, avant d’en arriver là, les queues auront été sectionnées sans autre forme de procès (5), les dents coupées ou meulées, les mâles auront été castrés (à vif, sans anesthésie bien sûr !) et, jamais ces animaux n’auront la possibilité d’évoluer ailleurs que sur des sols en caillebotis, directement au-dessus des fosses à lisiers ! Et ils sont environ 25 millions à connaitre un sort semblable annuellement, au nom d’une rentabilité assujettie en permanence à la redoutable loi d’un marché fou !

 

Pauvre cochons ! Que ne vous impose-t-on comme conditions ineptes ?

 

Lorsque l’on sait l’importance du comportement exploratoire de cet animal qui, lorsqu’il en a la possibilité, passe son temps à explorer, à fouiller, à mastiquer… Quand on sait par ailleurs que d’autres méthodes -plus respectueuses de l’animal, de l’environnement et in fine du consommateur- sont parfaitement possible, on ne peut être que révolté par tant de cupidité.

 

Quelques (trop) rares élevages ont relevé le pari en optant pour des systèmes alternatifs offrant à leurs bêtes soit un accès libre et total au plein air soit en les élevant « sur paille » ! On peut y observer des bêtes à l’apparence heureuse et équilibrée mais également, et cela se lit sur le visage des éleveurs eux-mêmes, une chose tellement importante : la fierté d’effectuer un travail en harmonie avec ses idées et son environnement… Cela n’a l’air de rien et pourtant, n’est-ce pas essentiel ?

 

L’expression relative à un certain « bien-être animal » prend là tout son sens et nous laisse réellement dubitatif quant au système concentrationnaire qui, en dépit des crises successives et de l’impitoyable concurrence que se livre les producteurs eux-mêmes, n’en poursuit pas moins sa polluante et insolente épopée ! A qui la faute ?

 

JLS

  1. « Charcutier » : dénomination du porc (femelle ou mâle castré) abattu généralement au bout de 6 mois d’engraissement.
  2. Malgré l’étroitesse des cages en question, les truies ont, en plus, le corps et la tête entravés…
  3. L’ouvrier porcher assure la conduite de l’élevage des truies et des porcs, de la naissance au sevrage, éventuellement jusqu’au post-sevrage et à l’engraissement.
  4. Dans la nature, une truie allaite ses petits pendant 3 mois…
  5. La « caudectomie » -ou coupe de la queue- vise à éviter que les porcelets, faute d’activité liée à leur enfermement permanent, ne se grignotent la queue mutuellement. Cette déviance uniquement due à l’ennui, disparaît chez les animaux élevés en plein air ou « sur paille »…

 

J'ai écrit et publié cet article en décembre 2008 dans la revue "Vivre en Harmonie" ! Force est de constater que, depuis, la condition de ces pauvres bêtes n'a fait qu'empirer... au nom de la sacro-sainte productivité et en dépit d’une baisse constante de la consommation de viande ! Allez comprendre !

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Jean-Daniel 27/12/2016 06:01

Le dernier déclic…
Dans le rapport que j'ai avec les animaux, plusieurs déclics ont accompagné ma vie :

- Du merle que, enfant, j'ai tué avec ma fronde et que mon père m'a fait vider et plumer puis manger parce que, selon lui et avec raison, « on ne prend pas une vie sans motif valable » et « tu l’as tué ! Alors, vas au bout de ton acte : mange ce dont tu as ôté la vie… »
- En passant par la lecture d'une nouvelle sur les porcs de Sylvain Tesson.
- Et, bien entendu, toutes les années où j'ai vécu avec une végétarienne…

Enfin, j'ai rencontré « Nature d’ici et d’ailleurs » et son auteur : ce fut le dernier déclic en date ! Alors que je remplissais mon ventre d'animaux, mon âme, elle, disparaissait peu à peu. !
Alors… toi Jean-Louis qui, parfois, souvent même, te décourage de l'homme, saches que tu en a transformé un ! Aussi, continues : cela en vaut vraiment la peine ! Foi de carnivore repenti…