Pitié pour les porcs

Publié le par Jean-Louis Schmitt

"Je ne veux plus entendre leurs cris. Je ne peux plus les supporter."

Pitié pour les porcs

« Ils vivent dans l’obscurité en permanence. Lorsqu’on fait coulisser la porte à glissière, ils entendent le grincement et commencent à geindre. Leur plainte gonfle dans le noir. Elle fait comme un rempart qu’il faut forcer pour entrer. Quand ils sentent qu’on pénètre sur les rampes de grillage, ils ruent dans les cages, se cognent aux barres. Le fracas du métal se mêle aux hurlements. La clameur monte en intensité. Je ne veux plus de ces cris : c’est un bruit monstrueux, absurde, un son que la loi de la nature interdit.

La nuit, les cris sont dans ma tête. Ils me réveillent, vers une heure, après le premier sommeil. Mes cauchemars sont l’écho de ce mal… »

Extrait de : "Une vie à coucher dehors", Nouvelles de Sylvain Tesson, écrivain.

 

 

 

Une vie à coucher dehors de Sylvain Tesson

 

Les Russes sont fatalistes. Sylvain Tesson, écrivain voyageur français, a beaucoup écumé, sillonné, arpenté la Russie. D’ailleurs il parle russe. Donc, par un effet mimétique aisément prévisible, il est devenu fataliste. Ou peut-être l’était-il déjà, ce qui expliquerait son attirance pour les vastes espaces sibériens et les rives bleutées du lac Baïkal.

Toujours est-il que son dernier recueil de nouvelles se caractérise par une vision, disons, pas vraiment optimiste de l’existence. Un naufragé se retrouve seul sur une île. Seul? Pas vraiment. Avec lui, un paquet de courrier, des lettres toutes plus tragiques les unes que les autres.

Elles le dégoûtent à tel point de la société des hommes que le jour où un bateau le repère et lui propose de l’emmener, il veut juste qu’on le débarrasse de cette encombrante correspondance. Un éleveur de porcs tombe dans la plus noire des dépressions, rongé par la culpabilité et la conscience permanente de la souffrance imposée aux animaux. Un père de famille géorgien devient l’artisan de son propre malheur en voulant faire construire une route pour relier son village à la ville.

Un superbe mannequin, coupable de beauté superficielle et d’absorption massive de gin, tombe d’un bateau au milieu de la Méditerranée. On croit qu’elle va s’en sortir. Ce serait trop beau. Écrivain panthéiste s’il en est, sachant décrire avec un talent rare les variations infimes de la lumière sur une eau endormie, un vol de canards ou la chaleur brûlante des montagnes afghanes, Tesson est aussi tenaillé par l’idée d’un destin implacable, d’un châtiment divin, ou simplement absurde, auquel il serait impossible d’échapper.

Son point de vue pêche parfois par son aspect un peu systématique. Le hasard, qui fait souvent mal les choses, les fait aussi parfois très bien. C’est le principe de la roulette… russe!

Vladimir de Gmeline

 

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