Le spectre du black-out

Publié le par Jean-Louis Schmitt

La décision de l’ASN d’autoriser le redémarrage des sept réacteurs nucléaires arrêtés pour des contrôles sur les générateurs de vapeur a réduit les risques pour l’approvisionnement cet hiver. Sans supprimer tout à fait l’éventualité d’un black-out.

Dans les bureaux centraux de conduite, comme ici celui du réseau d’Électricité de Strasbourg, le moindre déséquilibre est immédiatement repéré et des contre-mesures lancées automatiquement. Photos archives DNA

Dans les bureaux centraux de conduite, comme ici celui du réseau d’Électricité de Strasbourg, le moindre déséquilibre est immédiatement repéré et des contre-mesures lancées automatiquement. Photos archives DNA

Des trains arrêtés en rase campagne au beau milieu d’une tempête de neige. Des personnes bloquées entre deux étages dans un ascenseur. Un geste chirurgical suspendu en plein milieu d’une opération à cœur ouvert. Tout un pays plongé dans le noir… De quoi servir un scénario catastrophe et d’ailleurs de nombreux films s’en sont inspirés – dont Black-out, tourné en 2009 à Strasbourg pour la télévision avec Florent Pagny.

En Alsace et dans l’espace du Rhin supérieur, une telle panne généralisée de la distribution d’électricité est hautement improbable ; mais la loi de Murphy (tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera nécessairement mal) oblige à ne pas l’exclure et surtout à s’y préparer tellement l’impact d’un black-out serait considérable.

Un congrès trinational réunissant 150 spécialistes de la distribution électrique et de la sécurité civile s’est ainsi penché sur la question mercredi à Bâle dans le cadre de la conférence du Rhin supérieur. Les groupes de travail entraide en cas de catastrophe et risques technologiques se sont ainsi accordés avec la commission climat et énergie pour consolider la prévention en unissant les expertises des trois pays.

Stopper l’effet boule de neige

Les plans de défense doivent nécessairement intégrer la collaboration transfrontalière. Pour sécuriser l’approvisionnement en électricité, tous les réseaux européens sont interconnectés. Quand la France connaît un pic de consommation que ses capacités de production ne permettent pas de couvrir, elle importe de l’électricité via les réseaux des pays voisins.

Mais il y a un revers à cette interconnexion. En cas d’incident, la panne locale risque de déséquilibrer les flux globaux et, par effet boule de neige, de provoquer un black-out. « Les systèmes de protection sont prévus pour arrêter l’avalanche à temps, relativise Patrick Wajant, gestionnaire du réseau Transnet du Bade-Wurtemberg, mais on ne sait jamais… » Mieux vaut s’y préparer. Après tout, les exemples de la récente panne généralisée dans le sud de l’Australie (le 28 septembre dernier à la suite d’un très violent orage dans un contexte de déséquilibre entre production et consommation) ou du black-out, en bout de réseau européen, qui a privé de courant toute la partie asiatique de la Turquie le 31 mars 2015, montrent qu’aucun pays n’est à l’abri d’un aléa.

Sans oublier la grande panne du 4 novembre 2006 quand des travaux sur deux lignes à haute tension en Allemagne ont coupé l’électricité pendant une heure à 15 millions d’Européens dont 5 millions de Français. Le réseau européen a dû être fractionné pour éviter la contagion avant d’être resynchronisé une fois l’équilibre rétabli.

La maintenance est évidemment un enjeu de prévention. Archives DNA

La maintenance est évidemment un enjeu de prévention. Archives DNA

Éviter le déséquilibre ou la chute de tension

QU’EST-CE QU’UN BLACK-OUT ? Par opposition à la panne de quartier due à la chute d’un pylône ou à la déficience d’un transformateur, le black-out est une panne généralisée à grande échelle.

LES CAUSES : Cela peut-être des actes de malveillance (terrorisme, piratage…) ou des aléas climatiques provoquant des dommages au réseau mais également des déséquilibres, trop grands entre la production et la consommation.

En Europe, la fréquence du courant alternatif est de 50 Hz et doit rester relativement stable sous peine de partir en vrille. Quand la production est supérieure aux quantités d’électricité consommées, la fréquence augmente. Inversement, elle diminue si elle est inférieure.

En cas de pic de consommation par exemple, pour stabiliser les flux, il faut soit actionner des sources d’énergie complémentaires, soit réduire la demande. L’interconnexion des réseaux permet de lisser ces éventuels déséquilibres par le jeu des importations/exportations. Le plus souvent, notent les experts, les black-out interviennent quand un aléa climatique frappe un réseau affaibli par un léger déséquilibre.

LES EFFETS : Ça se joue à moins d’une seconde. Une défaillance sur le réseau entraîne par variation de la fréquence ou chute de tension une réaction en chaîne mais heureusement des automatismes découplent en théorie les zones atteintes du réseau « sain ».

Il faut imaginer le réseau électrique comme un réseau routier. En cas d’accident sur l’autoroute, on coupe l’axe et on dévie le trafic vers les routes secondaires, même si elles passent la frontière.

LA PRÉVENTION : « Depuis qu’il y a de l’électricité, il y a des pannes », rappelle Arnold Müller, président du groupe d’experts risques technologiques. Tout est donc fait pour éviter en amont le moindre risque de black-out. L’Allemagne par exemple a injecté 1 milliard d’euros pour mieux adapter et sécuriser le maillage de son réseau.

La maintenance du matériel de distribution et le maintien de l’équilibre production/consommation sont les principaux enjeux avec la nécessité d’une parfaite collaboration avec les pays voisins.

Dans le Rhin supérieur, un réseau parmi les plus denses d’Europe

« Tous les pays ont des plans de défense coordonnés pour actionner les contre-mesures à la moindre alerte, explique Vincent Bousquet, de la direction exploitation du système de RTE. Le système de partage d’informations sur l’état du réseau est unifié tout comme la communication de crise. »

De même, toutes les activités sensibles intègrent le risque. Les hôpitaux ou les centrales électriques ont tous un groupe électrogène pour prendre le relais sans perdre de temps. Les industries chimiques bâloises ont leurs propres procédures tout comme les installations classées françaises.

La rencontre de mercredi a toutefois permis de mettre en lumière la nécessité pour ces industries à risque d’échanger par-delà les frontières sur les différents plans d’urgence.

Une proposition en ce sens, accompagnée d’une volonté plus générale de poursuivre la réflexion collaborative de prévention des black-out, sera présentée aujourd’hui à la séance plénière de la conférence du Rhin Supérieur à Liestal.

DNA-Simone Wehrung (09/12/2016)

 

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Fessenheim arrêtée pour trois semaines 

Le risque de black-out est souvent avancé par les opposants à la fermeture de la centrale de Fessenheim. Avoir des capacités de production suffisantes sécurise forcément l’approvisionnement.

Aucune électricité ne sera produite par la centrale nucléaire de Fessenheim du 10 décembre au 3 janvier. Photo archives DNA

Aucune électricité ne sera produite par la centrale nucléaire de Fessenheim du 10 décembre au 3 janvier. Photo archives DNA

Le 14 novembre à 18 h, alors que la France était obligée d’importer de l’électricité pour faire face à une forte demande en raison d’une vague de froid, le prix de gros a connu une brusque et brutale embardée : pendant une heure, le mégawatt/heure se négociait à 800 euros soit 20 fois le prix habituel…

Toutes les capacités françaises étaient intégralement utilisées. Sur les 58 réacteurs nucléaires de l’Hexagone, une vingtaine étaient à l’arrêt, laissant planer des menaces de coupure. Le plan de défense contre un éventuel black-out était annoncé, à base de privation d’électricité contre indemnisation pour les industries les plus gourmandes en énergie, de baisse de tension sur le réseau voire en dernier recours de coupures tournantes aux heures de pointe.

On n’a pas eu besoin d’en arriver là et on n’en aura sans doute pas non plus besoin à l’avenir, l’autorité de sûreté nucléaire ayant donné son accord de principe pour le redémarrage de sept réacteurs.

En revanche, alors que le réacteur n° 2 de Fessenheim est à l’arrêt depuis le 13 juin, le n° 1 sera arrêté également samedi pour contrôler trois de ses générateurs de vapeur.

« Cela sera sans conséquence sur le fameux équilibre entre la production et la consommation, rassure Vincent Bousquet de RTE. Les flux emprunteront des réseaux différents, la redistribution se fera de manière usuelle. » Pareille situation s’était déjà produite à quelques reprises par le passé. Pendant trois semaines cependant, les capacités de production françaises seront réduites des 1 800 MW habituellement fournis par la centrale alsacienne pendant la saison froide.

DNA-S.W. (09/12/2016)

Publié dans Nucléaire

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