Le foie gras enfin désavoué

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Depuis le temps où JE HURLE, non seulement contre l’insoutenable martyre des canards et des oies - animaux sensibles et intelligents – dans les fermes de gavage, mais aussi et surtout contre les consommateurs de foie gras qui par leur gourmandise perverse perpétuent dans une indifférence totale, cette honteuse coutume envers des animaux prisonniers... Cette fois ça bouge enfin !

La face cachée du foie gras - Photo : farmsanctuary.org

La face cachée du foie gras - Photo : farmsanctuary.org

Une fois de plus, comme chaque année, à Noël - que j’ai baptisé « fête de la barbarie » - les dénonciateurs du gavage des oies et canards ont manifesté devant des grands restaurants. La nouveauté, c'est que Joël Robuchon et Alain Ducasse ont craqué. Ils n'ont pas appelé la police, mais publié des communiqués, l'un annonçant qu'il renonçait à son fournisseur de foie gras, l'autre qu'il s'engageait à vérifier les accusations de L214, cette petite association qui a pris pour nom celui d'une série d'articles du code rural existants dont le premier précise que « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ».

Johanne Mielcarek une de ses responsables se réjouit : « La télé parle enfin de nos enquêtes, nous ne sommes plus pris pour des dingues ! » Autre signe : le Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (CIFOG) a reconnu être « peut-être allé trop loin ». Les militants de L214 avaient bien visé. L'un d'eux a filmé, à l'intérieur des locaux de la société Ernest Soulard, en Vendée, ces milliers de canards coincés dans des petites cages et gavés à la pompe hydraulique (2 kg de pâtée de maïs injectés en quelques secondes). Un enfer de bêtes blessées, avec un taux de mortalité énorme, loin de l'image du palmipède gentiment gavé à la main, la tête entre les cuisses de la fermière... L 214 révèle que les grands étoilés de la capitale qui vantent le terroir à des prix astronomiques s'approvisionnent en fait dans ces usines immondes ! Face à la panique, la filière, dont les ventes baissent depuis 2011, a fait son mea culpa et a promis de défendre les petits fermiers. Mais ceux-là sont minoritaires puisque 88 % de la production provient de chaînes de gavage industriel de plus de 1 000 cages...

Cette très symbolique querelle du foie gras résume tous les aspects du débat qui monte sur les souffrances des animaux d'élevage. Les producteurs rappellent que l'engraissement du foie est naturel chez les oiseaux migrateurs, mais leurs usines à gavage multiplient par 10 le poids du foie, au point de rendre tellement  difficile la respiration des bêtes que certaines meurent d’étouffement ou d’arrêt cardiaque.

La grande honte, c'est qu'il existe un foie gras naturel, avec label « bio », mais il est espagnol !

En Estrémadure, la société La Pateria de Sousa élève des oiseaux en liberté pour un foie gras naturel, vrai produit de luxe à 400 €/kg (ce n’est pas encore assez cher !). Elle fournit Barack Obama à la Maison-Blanche et a été primée en 2006 par le Salon de l'alimentation de Paris !

Double honte française : les cages individuelles étant interdites par l'Europe depuis 1999, les usines avaient demandé un sursis, promettant de développer des « alternatives au gavage », tout en poursuivant par l'industrialisation leur politique de baisse des prix, et ruinant ainsi les petits élevages artisanaux... D'où la question - y a-t-il un bon élevage ? - qui divise les défenseurs des animaux entre ceux qui, comme L214, militent pour l'interdiction du foie gras et ceux qui prônent le Label rouge, garantie de vie « normale » pour les palmipèdes. Les producteurs, eux, font profil bas parce que leurs conseillers en communication leur ont expliqué qu'ils ne pouvaient plus se contenter de tourner en ridicule les « zamis-des-zanimaux » ; qu'il fallait même l'éviter : cette époque est finie.

Longtemps, en effet, les lobbies de la bidoche industrielle, fous de tauromachie, sacrificateurs halal et aristos de la chasse à courre pouvaient se moquer des mémères de la SPA et rhabiller Brigitte Bardot en mégère d'extrême droite. Ils ont désormais face à eux un tout autre front allant de Charlie Hebdo à la fine fleur de la philosophie française. Peu avant le coup d'éclat de L214 sur le foie gras, une pétition d'intellectuels qui n'ont pas l'habitude de signer ensemble (dont Elisabeth de Fontenay, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Jacques Julliard, Danièle Sallenave, André Comte-Sponville) demandait que le code civil ne considère plus l'animal comme un « bien meuble » et qu'il lui donne le statut d'être vivant et sensible. Aussi, la philosophe Elisabeth de Fontenay dont l'œuvre magistrale, consacrée aux différentes traditions religieuses et philosophiques sur l'animal (le Silence des bêtes, Points) écrit : «  L'homme perd sa dignité en faisant souffrir ceux qu'il domine. » Ce qu'Elisabeth de Fontenay professe depuis des années trouve soudain un écho.

C'est une autre femme, Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse devenue directrice de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), qui a attiré l'attention des intellectuels sur cet univers effrayant auquel elle a consacré une œuvre décisive - Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle (La Découverte), Une vie de cochon (La Découverte), Etre bête (Actes Sud). Aujourd'hui, en France, 10 millions de ruminants, 25 millions de porcs et environ 1 milliard de volailles connaissent chaque année un sort très éloigné d'une vie de bête, transformés en organismes déconnectés de leur physiologie naturelle, drogués pour pallier leur faiblesse physique et les effets du stress résumant leur existence.

99% des lapins, 90 % des porcs et 82 % des poulets sont produits hors sol, l'industrie porcine étant la plus artificialisée. « La zootechnie a mené les truies à mettre au monde près de 30 porcelets par an aujourd'hui au lieu de 16, avec insémination, traitements hormonaux, raccourcissement du cycle, la truie étant "fouillée" avant terme : on va chercher les porcelets dans l'utérus avant même qu'elle n'ait eu le temps de mettre bas, car il y a tellement de porcelets que les derniers risquent de mourir étouffés avant de naître, explique Jocelyne Porcher. Dans ces usines à viande, on extrait le minerai de porc comme on extrait le charbon de la mine, avec un taux de pertes de 20 %, les "p'tits-chats" - porcelets chétifs - étant tués à la naissance.» Ce qui fait dire à Elisabeth de Fontenay que « l'animal-machine auquel ne croient plus les cartésiens a été inventé par l'élevage industriel ».

Voilà pourquoi, dans nos sociétés de plus en plus transparentes, la condition des bêtes « de rente » est un secret. Les journalistes peuvent faire une plongée dans un sous-marin nucléaire, pas dans les usines à viande ! Comme le reconnaît un ancien cadre de l'élevage porcin : « Si ces usines avaient des vitres, tout le monde serait végétarien ! » Il n'y a pas de vitres, mais de plus en plus de fuites. Militants et journalistes réussissent à tourner des images clandestines et la littérature s'est emparée de la question avec le beau roman d'Isabelle Sorrente, 180 jours (Lattès), qui a pour cadre une porcherie automatisée (900 truies, 24 000 porcs produits par an, pour six employés) puant l'ammoniac, où la lumière du jour ne pénètre jamais et où il n'est pas rentable d'achever les « crevards ».

Aymeric Caron, auteur de No Steak (Fayard), et qui a popularisé le végétarisme déclare : « L'enfer que nous infligeons aux animaux ne cessera que lorsque leur commerce sera interdit. »

Hélas, les végétariens et végétaliens - dont les deux tiers ont renoncé à la viande surtout pour ne pas faire souffrir les animaux - ne représentent pas plus de 3 % des consommateurs.
Contre la position de ceux remettant en cause la légitimité de l'élevage, une autre position rassemble intellectuels, consommateurs et producteurs : la défense d'un « élevage éthique assurant une bonne vie et une bonne mort » à l'animal.

Lise Gaignard conclut : « Il faut en finir avec le mangeur de viande qui ne supporte pas de savoir ce qui a été fait à la bête ».

Attention : Les conseils prodigués dans cet article ne vous dispensent pas de consulter un praticien des médecines alternatives. Vous pourrez en trouver un près de chez vous et prendre rendez-vous sur annuaire-therapeutes.com

Michel Dogna - Alternative Santé (30 novembre 2016)

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Fuchs 18/12/2016 10:12

Bravo pour l'article. En effet il y a 30 ans javais visité une petite ferme artisanale aux pratiques très éloignées de ces monstrueux élevages industriels. Cela m'avait "endormie" jusqu'aux premières images de L214 il y a quelques années.
Avoir les yeux ouverts, cest le plus dur. Après, forcément, la consommation change.