Le dernier Noël du Gucht

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dans le secteur bruchois, contes et légendes sont légion. Cette histoire emprunte aux récits locaux, à la mémoire du patois, encore bien vivant dans ces environs de Wisches, du ban de la Roche et de la haute vallée. Un récit un peu triste, mais qui donne aussi à réfléchir sur soi-même et son prochain…

En cette nuit de Noël, le Gucht, amer, va se coucher sur son matelas rempli de pièces d’or. Illustration : DNA - Jean Risacher

En cette nuit de Noël, le Gucht, amer, va se coucher sur son matelas rempli de pièces d’or. Illustration : DNA - Jean Risacher

Le Gucht est un ouète affré (un affreux), un sale homme, ing gré-ïdon, grolâh, crass, ing peut’, ing mentoux… (bourru, grognon, avare, un moins que rien, un menteur). C’est aussi un méchant homme, voleur, sournois, hypocrite.

Durant la dernière guerre, il n’avait pas hésité à collaborer avec l’occupant, dénonçant ses voisins sous des prétextes mensongers. Lorsque les pauvres diables étaient conduits dans des camps de redressement ou de concentration, il en profitait pour faire main basse sur certains de leurs biens, de façon ignoble et en toute illégalité.

À la fin de la guerre, il avait fait volte-face…

À la fin de la guerre, il avait fait volte-face, volant au secours de la victoire, n’hésitant pas à charger ses compagnons de mauvaises actions pour se dédouaner des siennes. Au final, il s’en était tiré habilement, sans trop de dommages.

La paix revenue, le Gucht s’était marié à l’Augustine, petite femme humble et discrète, qui n’était pas taillée pour affronter le fertoudi (tordu) qu’elle avait épousé. De cette malheureuse union étaient nés quatre enfants.

N’ayons pas peur des mots, l’Augustine était une femme battue. Victime, comme ses enfants, de la brutalité et de la pingrerie du Gucht. Les malheureux vivaient d’ailleurs maltraités, harnichés (mal fagotés), mal nourris, mal aimés. Tous les plaignaient, mais tous craignaient plus encore le cynisme du Gucht. Ainsi, nul ne s’interposait, et le Gucht régnait sur son monde en despote absolu.

Ses enfants se sont enfuis

Dès qu’ils l’avaient pu, ses enfants s’étaient enfuis, loin de ce père infâme et n’avaient plus jamais remis les pieds chez lui. L’Augustine, victime sous emprise, n’avait jamais pu quitter son mari.

Par un glacial matin d’hiver, on retrouva son corps sans vie dans la ran (soue) des cochons. Les animaux, mal nourris comme le reste de la maisonnée, l’avaient en partie dévorée…

On soupçonna le Gucht d’avoir pris une part active à son décès. Mais, en l’absence d’éléments suffisamment probants, il fut relâché et s’en retourna chez lui, plus seul, plus ombrageux et méchant que jamais.

Le Gucht avait toujours détesté ses semblables et ses semblables le lui rendaient bien.

Mais, depuis la mort de sa femme, il était devenu un paria. On le craignait, on le fuyait comme la peste. Quand les enfants n’étaient pas sages, on les menaçait de les envoyer vivre chez le Gucht !

Celui-ci n’avait que son vieux cabot comme unique compagnon. Le seul qui lui demeurera fidèle jusqu’à la mort, malgré les privations et les mauvais traitements. Comme sa femme Augustine, il était, lui aussi, une victime sous emprise.

On médit aussi sur le dos du Gucht. Il se raconte qu’il est très riche, que sa fortune aurait été bâtie sur ses forfaitures, ses rapines et autres malversations en tous genres. Ce qui n’est pas faux !

Il se raconte qu’il est très riche…

Il se raconte aussi, à voix basse, qu’il cacherait son or cousu dans son matelas, et dormirait dessus pour éviter qu’on le lui vole pendant son sommeil.

C’est la douce nuit de Noël. Cette nuit si particulière, toute empreinte de sérénité et de paix. Dehors, le froid est sec, piquant.

Le ciel est clair, étoilé, lumineux. Dans leurs foyers, les villageois, heureux, s’apprêtent à réveillonner. La dinde ou le chapon sont au four.

Le feu crépite dans la cheminée, le sapin luit et, bientôt, Papa Noël déposera à son pied de merveilleux cadeaux.

Chacun se prépare pour la messe de minuit, s’apprête à accueillir, comme depuis plus de deux mille ans, l’enfant Jésus. Ce petit enfançon, né pauvrement, dans une grotte, déposé dans une mangeoire, pour clamer au monde entier que l’essentiel n’est ni dans la richesse, ni dans le pouvoir, mais dans la paix, le partage et l’amour.

Le Gucht ne réveillonnera pas. Il n’ira pas non plus à la messe de minuit. Le Gucht ne mangera ni de dinde, ni d’oie, ni de chapon. Le Gucht n’aura pas d’invités : ses enfants ne viennent plus le voir depuis des lustres. Il n’aura pas de cadeaux non plus.

Il n’a pas de sapin de Noël pour illuminer sa maison. Il n’a pas fait de feu dans sa cheminée.

Il entend, au dehors, les doux chants de Noël. Il entend les appels à la paix, à la compassion, à l’amour, au pardon. Il voit tous ses voisins échanger des cadeaux, se réjouir, s’embrasser, se serrer la main, être heureux.

Le bonheur des autres le rend fou

Le Gucht a l’humeur acide, sa haine le tenaille, sa rage le contraint. Le bonheur des autres le rend fou. Toute sa vie, il n’a fait que le mal. Les mots amour, partage, douceur, joie de vivre, lui sont parfaitement étrangers, lui paraissent inutiles.

En cette nuit de Noël, le Gucht, amer, va se coucher sur son matelas rempli de pièces d’or. Son or, son seul ami, sa seule consolation !

Minuit sonne. L’enfant Jésus est né. Il apporte l’espoir, la rédemption.

Soudain, comme dans un rêve étrange, le Gucht voit au-dessus de lui apparaître une clarté, un halo lumineux qui s’approche, qui grandit.

Un seul cri douloureux est monté vers le ciel

Cette lumière le regarde et lui parle. Elle lui montre tout le mal qu’il a fait, à sa femme, à ses enfants, à ses semblables.

Instantanément, le Gucht prend conscience du vide de sa vie. Il vient de comprendre qu’il s’est perdu, à jamais. Il demande pardon, il pleure, il gémit, il implore.

Promis, il appellera ses enfants pour leur dire qu’il les aime, rendra leurs biens à ceux qu’il a volés, se dépouillera de son or, sera un bon chrétien, un bon père, un bon voisin…

Mais son destin ne lui appartient plus. Il est temps à présent de rembourser sa dette, de subir son châtiment…

Le corps du Gucht a été mis en terre par un petit matin gris, maussade. Personne pour s’émouvoir de sa mort subite, la nuit de Noël. Personne pour le pleurer, pour suivre son cercueil, pas même ses enfants.

Dans la grisaille épaisse, seul un cri douloureux est monté vers le ciel, un long hurlement, lugubre, funeste, venant du seul être vivant sur cette terre resté fidèle au Gucht : son chien !

DNA-N.H. (25/12/2016)

Publié dans Coup de coeur

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