Pierre Rigaux : «Le loup n'est pas un diable, ni un ange»

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Membre de la Société pour l'étude et la protection des mammifères, Pierre Rigaux interviendra, lors de la conférence organisée à Rodez autour du thème du loup, dont il est spécialiste.

Basé dans les Alpes, Pierre Rigaux travaille au contact des éleveurs et bergers. «Quand on discute avec eux, on se rend compte qu'ils ne sont pas tous hostiles au loup, notamment les seconds cités. Leur nombre a d'ailleurs augmenté car le retour du loup, c'est le retour du berger, et lorsqu'ils évoquent les problèmes auxquels ils sont confrontés au quotidien, le dérochage ou les maladies arrivent loin devant le prédateur.» /DR

Basé dans les Alpes, Pierre Rigaux travaille au contact des éleveurs et bergers. «Quand on discute avec eux, on se rend compte qu'ils ne sont pas tous hostiles au loup, notamment les seconds cités. Leur nombre a d'ailleurs augmenté car le retour du loup, c'est le retour du berger, et lorsqu'ils évoquent les problèmes auxquels ils sont confrontés au quotidien, le dérochage ou les maladies arrivent loin devant le prédateur.» /DR

Pierre Rigaux, quel sera l'objet de votre propos lors de la conférence ?

Je vais parler de la vie des loups en France en m'appuyant sur les retours d'expériences menées depuis plus de vingt ans dans le sud-est de la France, une zone dans laquelle cet animal est bien installé, au contraire du Massif central. Je ne vais pas écarter le sujet de la prédation sur le bétail car il existe, mais je tiens à me concentrer sur le loup en lui-même, notamment en tentant de démystifier beaucoup de choses qui relèvent du fantasme.

Lesquelles ?

On entend dire, par exemple, que le loup a été réintroduit en France, ce qui est faux, et des données scientifiques le prouvent. Certains prétendent également qu'il fait disparaître la faune sauvage et le gibier. Ce n'est pas vrai étant donné qu'il fait partie du même écosystème que les chevreuils et les cerfs et que s'il provoquait leur perte, il provoquerait la sienne en même temps. Enfin, la troisième idée fausse la plus répandue est celle selon laquelle il décimerait les troupeaux de bétail domestique. Il est un prédateur pour ces animaux-là, oui, tout le monde le sait, mais il faut regarder la situation d'un point de vue quantitatif et qualitatif et dans ce cas-là, on se rend compte que les choses peuvent, en grande partie, être évitées. Globalement, ce que je veux dire est que le loup est seulement un animal sauvage, un prédateur naturel, mais pas un diable ni un ange. Il vit sa vie dans la nature, provoque parfois des soucis dans la cohabitation avec les troupeaux, mais il n'est pas impossible de faire en sorte qu'elle se passe bien. On le voit dans le Sud-Est, où, depuis vingt ans, des éleveurs travaillent et des chasseurs chassent dans des zones dans lesquelles il est présent.

Comprenez-vous la position des éleveurs d'ovins du sud de l'Aveyron, farouchement opposés à la présence de l'animal ?

Ce qui est intéressant est que dans le Sud-Est, les ovins sont surtout élevés pour la viande alors que dans l'Aveyron, c'est principalement pour le lait, ce qui implique une pratique d'élevage différente. Les éleveurs du département peuvent donc avoir raison lorsqu'ils disent que c'est plus difficile dans leur secteur d'activité. À l'inverse, on peut prendre l'exemple de l'Italie, où la production ovine est majoritairement laitière et où le taux de prédation est plus faible, alors qu'il y a davantage de loups et de troupeaux. La raison à ce phénomène est simple. Là-bas, les loups n'ont jamais disparu, ce qui fait que les éleveurs n'ont pas perdu la pratique de la cohabitation. Cela se traduit, concrètement, par une présence plus importante aux côtés des bêtes, des chiens mieux sélectionnés et des clôtures plus appropriées. Je ne dis pas que c'est facile de s'adapter, que ça peut se faire en claquant des doigts, mais si la volonté est là, on peut y parvenir. Les éleveurs ne sont pas idiots ni incompétents et ils ont toujours su le faire. On le voit l'hiver : lorsqu'il neige, ils ne laissent pas leurs bêtes dehors.

Pour vous, où se situe le nœud du problème ?

La prédation du bétail est un problème agricole et les réponses à apporter sont du même ordre. Deux raisons peuvent expliquer les attaques. La première est liée au nombre de proies sauvages. Plus il y en a, moins le loup s'en prend aux troupeaux ; on l'a vérifié par le passé, lorsque les hommes ont, à certaines périodes, éliminé les animaux dont il se nourrissait dans la nature, ce qui l'a obligé à se rabattre sur ceux qui étaient domestiqués. La deuxième a trait à la facilité d'accès aux troupeaux. Un ovin est une cible facile, d'autant plus qu'il n'a pas la capacité de se défendre seul. Lorsqu'elles surviennent, les attaques sont extrêmement gênantes pour les éleveurs mais dans les Alpes du Sud, j'ai de nombreux exemples assez extraordinaires de loups qui passent leur temps à quelques centaines de mètres de troupeaux sans qu'il y ait la moindre attaque pendant des mois. Je ne dis pas qu'ils n'essayent pas d'y aller mais s'il y a de bonnes clôtures ou des chiens, ils se rabattront sur les chevreuils etc. La prédation sur les troupeaux n'est pas une fatalité. Souvent, les éleveurs ont du mal à l'accepter, mais s'ils consentent à prendre en charge la protection de leurs animaux, ils peuvent trouver des réponses techniques.

Vous évoquez la solution des chiens mais en France, les patous sont souvent présentés comme engendrant de nombreux problèmes, en particulier avec les promeneurs…

Le constat est juste mais là encore, ce n'est pas une fatalité. Une majeure partie des difficultés est liée à la mauvaise utilisation qui est faite de ces bêtes. Il faut savoir qu'il y a des personnes spécialisées dans le domaine des chiens de protection d'élevage et qu'il existe non pas une mais une dizaine de races pouvant être utilisées dans ce but. Il se trouve que la France a fait le choix du patou alors que l'Italie, par exemple, a fait celui du berger des Abruzzes. Tout l'enjeu est de savoir de quelle manière on sélectionne la lignée de chiens et de quelle façon on éduque ces derniers. Bien souvent, les éleveurs, qui sont subventionnés, les prennent bon gré mal gré et se retrouvent avec des chiens dans les pattes sans être aidés techniquement. Ils se les prêtent les uns aux autres et on en arrive à un bazar pas possible, avec des attaques contre les randonneurs et des troupeaux mal gardés. Personnellement, je place de nombreux pièges photographiques pour mon travail sur le loup et c'est assez hallucinant de voir le nombre de clichés sur lesquels on retrouve des patous se promenant, la nuit, en pleine forêt, à trois kilomètres des bêtes qu'ils sont censés garder, pour chasser les chamois et marmottes…

Cet été, des éleveurs ont bloqué le viaduc de Millau pour protester contre les attaques subies par leurs troupeaux. Comprenez-vous que le sujet du loup cristallise autant de tensions ?

Je comprends leur désarroi car ils se voient confrontés, du jour au lendemain, à une bête avec laquelle ils n'ont jamais réussi à travailler. Retrouver vingt brebis au tapis n'est pas facile à vivre, bien évidemment. Cela étant, quand il y a des loups, les attaques de chiens errants cessent comme par magie… Le problème est qu'il y a une récupération politicienne assez détestable qui est faite de ce débat. En France, la situation de l'élevage ovin est calamiteuse, surtout pour la filière viande. Le nombre d'éleveurs diminue sans cesse, tout comme la production, l'exportation et la consommation. Les gens mangent moins de viande et la concurrence internationale est énorme. Pour défendre les éleveurs, les politiciens ne parlent que du loup parce qu'ils ne réussissent pas à résoudre les autres problèmes, de fond. Il est plus facile pour eux de venir à la tribune en disant «nous allons vous débarrasser du loup» car cela permet de faire oublier le reste. Pour moi, les éleveurs auraient tout à gagner à s'adapter. La plupart des gens sont favorables au loup et je croise de nombreuses personnes qui me disent qu'elles boycottent les produits ovins français et continueront à le faire tant que les éleveurs n'auront pas changé de position.

La Dépêche du Midi-Romain Gruffaz (19 novembre 2016)

Publié dans Point de vue, Portrait, Animaux

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