L’Émile est mort, vive Mimile !

Publié le par Jean-Louis Schmitt

La rumeur se répand dans le village comme une traînée de poudre : l’Émile est mort ! Il aurait reçu un coup de fusil ! De qui ? Pourquoi ? Les trolâh (bavards) s’affolent. Une chose est sûre : au village, on n’aime pas rester sur des questions sans réponses…

Mimile est mort, et on perd la tête pour un sanglier… Dessin : DNA-Jean Risacher

Mimile est mort, et on perd la tête pour un sanglier… Dessin : DNA-Jean Risacher

Dans le bistrot imaginaire wischois, s’il le faut, on en invente, des réponses. On débat, on argumente. Sans chercher à démêler le vrai du faux, chacun y va de sa « fiâf’» (histoire). Comme toujours dans ces cas-là, la vérité est celle du plus fort nombre, celle qui attise « lo firioh » (le feu) de la polémique…

Ce matin-là, c’est panique à bord, dans le bistrot d’la Nénette. À peine a-t-elle le temps de lever son rideau que le premier client entre en trombe – histoire d’être le premier à annoncer la nouvelle – en criant :

-« L’Émile il est strecké, zigouillé, (allongé, tué). On lui a pété un coup d’fusil ! »

La Nénette, qui était en train de se boire son p’tiot nâar cafè do mating (petit café noir du matin) tran-ïye évon (s’étrangle avec). Elle tombe fiôv’(lit. : tomber faible, s’évanouir).

-« Haïye Mindié, kas ké t’dit ? (Ah Mon Dieu, que dis-tu ?) Le Mimile il est mort ? On l’aurait tué ? Mais kioss ? È pour ké névé ? » (Mais qui, pour quelle raison ?)

Notez que le client a dit « l’Émile » et que la Nénette a interprété « le Mimile ». Certes, Mimile est le petit nom d’Émile, mais, parfois, les interprétations faites à chaud peuvent abuser…

Les habitués du bar de la Nénette déboulent dans l’estaminet. Le village est déjà plein de l’histoire. On se perd en conjectures :

« Kès ki gnia ? Ki ksè ka été tuyé ? (Qui a-t-il ? Qui a été tué ?)

-- Le Mimile. Il aurait pris un coup d’fusil

-- Haïye, kas ké t’raconte donc ? (que racontes-tu ?) T’es pas molèd’, un coup d’fusil. Mais de kios ? (de qui ?)

-- Je n’sè d’bêèl, mi ! (Je ne sais pas moi !)

-- Faut pas chercher trop loin. Y gnia de ceusses (il y en de ceux) qui lui en veulent au Mimile et qui pourraient bien s’aouar (s’être) vengés… Suivez mon regard ! »

L’Oscar, ennemi juré du Mimile, vient de faire son entrée dans le bistrot… Tous les regards se tournent vers lui, inquisiteurs, réprobateurs.

Le bistrot veut rendre sa justice

-« Kès ke vous avez à m’errouâtè denlè ? J’o êk d’sus lo nez ? » (Qu’avez-vous à me regarder ainsi ? J’ai quelque chose sur le nez ?)

La Nénette est la première à l’invectiver. Virulente, elle lance à l’Oscar :

« Kès te lui a fait au Mimile ? Hein ? Espèce de schâreschlif (lit. Aiguiseur de couteaux. Par extension, vagabond, homme de mauvaise vie). So vrâa ke t’lui a pété un coup d’fusil ? (Est-ce vrai que tu lui as mis un coup de fusil ?) Dis ouar ? Te vas répondre p’tiot salopiaud ! »

Lui emboîtant le pas, tous les autres le bombardent de questions. On veut savoir. On veut la vérité. L’Oscar est pris à partie. On le presse de répondre. On le hotzèle (secouer). On en vient aux mains. Oscar, assassin, Oscar, assassin… L’affaire tourne à l’émeute. Le bistrot s’échauffe, le bistrot s’enflamme. En tribunal autoproclamé, le bistrot veut rendre sa justice.

L’Oscar est tellement bouleversé par cette attaque en règle à laquelle il ne s’attendait pas, surtout venant de ceux qu’il croyait ses amis, qu’il ne trouve rien à répondre. Il est choqué, perdu, K.O. debout qu’il est, l’Oscar ! On ne lui laisse aucun répit. On ne lui permet pas de se défendre ou tout au moins s’expliquer. Le Mimile a été tué d’un coup de fusil, l’Oscar, livré à la vindicte populaire, est désigné comme étant LE coupable. Vite fait, bien fait ! Adjugé, vendu ! Emballez, c’est pesé !

On met la main au collet d’un Oscar complètement paumé et on l’enferme aux cabinets pour qu’il ne puisse pas s’échapper. La Nénette se chargera d’appeler les gendarmes. On imagine déjà les grands titres dans les Déhènas « Des citoyens perspicaces et déterminés ont permis l’arrestation d’un dangereux criminel », et dans les journaux nationaux : « Drame de la jalousie : il tue son ami d’enfance » La télé viendra filmer le village, le bistrot. Quel coup de pub’!

Bizarrement, une fois l’Oscar enfermé, l’effervescence laisse place à un silence gêné. En fait, qui, le premier, a désigné l’Oscar comme coupable ? Chacun accuse l’autre : « So ti ! (c’est toi).

Tout le monde plonge le nez dans son bock de bière

-- Niang, so ti ki a commencé (Non, c’est toi qui as commencé)

-- Cou’ch-té ch’mérou, to ing fropai d’bog’nâh ! » (tais-toi, sale homme, tu es un imbécile qui parle à tort et à travers).

La Nénette a le téléphone en main pour appeler la gendarmerie : « Qu’est-ce que je fais. J’appelle ou j’appelle pas ? Faudrait savoir ! » Tout le monde plonge le nez dans son bock de bière. Les hommes courageux du bistrot abandonnent la Nénette, seule, face à sa conscience.

Elle réfléchit : comment va-t-elle expliquer aux forces de l’ordre la mort violente annoncée de l’Émile – enfin du Mimile -, la culpabilité évidente de l’Oscar qui a un mobile. Il n’a pas nié. En fait, il n’a rien dit… Et elle, elle ne sait rien. Personne ne sait rien, n’a rien vu, rien entendu ! Elle ne sait plus où elle en est, la Nénette. Dans ces conditions, il est urgent d’attendre.

Venant des cabinets, on entend des coups frappés à la porte et des cris de protestation :

« Mais kès kiss pass’tolè ? (que se passe-t-il ici ?) Kès que j’vous ai fait ? Je veux sortir de là… Au s’cours ! Vous m’entendez ? J’veux n’ollèr ! » (je veux m’en aller)…

Dans l’encadrement de la porte restée ouverte, une silhouette se dessine, nimbée d’un rayon du soleil du matin.

« Vous avez ou-oyè (entendu) l’histoire qui circule au village ? T’en vol des embèch’pour ing singuïé » (en voilà des histoires pour un sanglier)

Une clameur monte du troquet :

« Mimile ! T’es vivant ? T’es pas un fantôme ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de sanglier ?

-- Ben ouiche ! Les sangliers y font des dégâts dans les jardins comme c’est pas permis. Alors y’a un chasseur qu’a fait son boulot en zigouillant une de ces sales bêtes. Sauf que des habitants du coin avaient adopté le sanglier et l’avaient prénommé Émile… »

Tout s’explique ! Ils ne sont pas très fiers d’eux les « amis » de l’Oscar. La Nénette plus que tout autre se sent morveuse. Elle s’empresse de libérer le pauvre Oscar. Pour s’excuser, elle lui offre un mois de bières gratuites (avec modération) et une tournée générale pour fêter la résurrection du Mimile.

« Ké idè-ïe d’appeler ing siguïé Émile ! (quelle idée d’appeler un sanglier Émile !) J’te d’mande un peu ! »

DNA-N.H. (17/11/2016)

Publié dans Humeur

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