J’ai fait parler les mauvaises herbes de mon jardin

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Poussées par le vent, portées par les pattes d’un chat ou d’un oiseau, les plantes voyagent et s’invitent dans nos jardins. Plutôt que de les arracher, Thibaut les a écoutées. Récit de grandes baroudeuses.

J’ai fait parler les mauvaises herbes de mon jardin

Le charbon a quitté le Nord-Pas-de-Calais, les dernières mines ont fermé depuis plus de 25 ans maintenant. Restent aujourd’hui des terrils, ces monts artificiels nés de l’accumulation des déchets miniers. Là, on découvre maintenant des plantes totalement étrangères à la région, dont l’habitat naturel se trouve parfois à des milliers de kilomètres : cotonnière naine d’Afrique du Nord ou pavot cornu subtropical. Qui a bien pu avoir l’idée saugrenue d’apporter des graines exotiques en ces lieux, demandai-je en 2013 à l’écologue des terrils, Bruno Derolez ? Personne, bien sûr, répondit-il. Il m’a expliqué que grâce aux vents, aux plumes des oiseaux ou aux mouvements des hommes, un nombre incalculable de graines se répand en permanence sur toute la planète et ce, parfois, sur d’immenses distances. C’est la pluie de semences.

Voilà la renouée des oiseaux...

Voilà la renouée des oiseaux...

Plantes réfugiées

La plupart ne germeront jamais. Mais si subitement, on construit un nouveau milieu artificiel – comme des montagnes chaudes, sèches et noires en plein Nord-Pas-de-Calais – alors des plantes venues de loin pourront s’installer. Cette leçon a fait germer chez moi une certitude qui m’a été utile, quelques mois plus tard, en cultivant mon jardin : rien ne sert de faire la guerre aux herbes mauvaises, inconnues ou pas, invitées. Si elles poussent là, c’est que des graines sont parvenues jusqu’ici mais, surtout, c’est que les conditions sont réunies pour qu’elles poussent. Plutôt que de se fatiguer à bouter de mon lopin les plantes non désirées, je peux au contraire m’en servir pour en apprendre plus sur le petit écosystème où poussent mes courges et tomates. Et si je veux qu’elles partent, le plus simple n’est pas de leur faire la guerre mais de comprendre les raisons de leur présence et d’agir en fonction.

« Sur à peine 50 mètres carrés, j'ai compté pas moins de 21 plantes différentes invitées par le vent ».

Pendant une saison, j’ai donc fait l’inventaire des plantes qui poussent dans mon jardin sans que je les ai plantées. Cela prend du temps, cela nécessite de s’y prendre à plusieurs reprises et de beaucoup observer. Mais le résultat est assez impressionnant. Sur à peine 50 mètres carrés, j’ai compté pas moins de 21 plantes différentes. Dans la pelouse, les plus présentes sont le grand plantain, la vergerette du Canada, la renouée des oiseaux, le trèfle blanc. À certains endroits, on trouve aussi du raisin d’Amérique, du liseron des champs, de l’amaranthe rouge, et de la pariétaire de Judée. Je me suis ensuite servi de plusieurs sources pour comprendre ce que ce panorama végétal dit de mon jardin. D’abord, l’Encyclopédie des plantes bio-indicatrices, de Gérard Ducerf, la bible du domaine. Ensuite, du site Tela Botanica qui présente des informations d’une grande précision et d’une grande qualité.

...et là l'amarante rouge.

...et là l'amarante rouge.

Que retenir de cet examen ?

Que presque toutes les plantes trouvées dans mon jardin aiment les sols basiques à neutres, argileux, riches en nutriments mais pauvres en matière organique. Elles apparaissent souvent sur des sols qui ont été tassés. Les plantes sont unanimes, elles tiennent le même discours. Quelle conclusion en tirer ? Moi qui ne passe la grelinette que dans le potager, je devrais le faire aussi dans la pelouse. Et je devrais favoriser l’apparition d’humus et de couvert végétal un peu partout, pas seulement dans le potager. J’ai bien fait de résister à l’envie d’arracher ces herbes, comme le résume Gérard Ducerf : « En désherbant, on casse le thermomètre. Voire même on élimine le médicament, parce que parfois la plante qui pousse est le médicament du sol ».

Si j'avais su reconnaître et écouter la pariétaire de Judée un peu plus tôt, j'aurais planté mes fraisiers ailleurs. Voilà qui me servira de leçon.

Car ce que j’ai appris ne s’arrête pas là. J’ai découvert que la vergerette du Canada est comestible et médicinale (antispasmodique, anti-inflammatoire), que le grand plantain soigne les piqûres et les irritations, que la renouée des oiseaux est diurétique. J’ai compris pourquoi le raisin d’Amérique poussait à côté d’un vieux tas de bois : il est le marqueur d’un « engorgement total en humus forestier » selon l’Encyclopédie de Ducerf. J’ai aussi compris pourquoi la pariétaire de Judée ne poussait qu’à un endroit du jardin, mais en masse. Elle aime les sols très basiques, rocheux, très riches en nutriments et très, très pauvres en matière organique. À cet endroit, le sol est différent du reste du jardin, sûrement parce qu’on y trouve un ancien mur effondré. Les fraisiers végètent, même les topinambours, ailleurs si luxuriants, peinent à croître. Si j’avais su reconnaître et écouter la pariétaire de Judée un peu plus tôt, j’aurais planté mes fraisiers ailleurs. Voilà qui me servira de leçon.

Ultra courante, la paritiaire.

Ultra courante, la paritiaire.

Pour ceux qui voudraient faire un petit diagnostic de leur jardin mais n’ont pas les moyens d’investir dans l’onéreuse Encyclopédie, je vous invite à regarder cette vidéo de Gérard Ducerf. Vous y entendrez peut-être la description de plantes de votre parcelle, comme l’achillée millefeuille qui pousse dans les sols qui manquent de vie bactérienne, le plantain moyen qui désigne les sols à PH très basique ou la datura, une plante très toxique qui indique une pollution ou l’abus de produits phytosanitaires.

Thibaut Schepman-La Ruche qui dit Oui (24 octobre 2016)

Publié dans Jardin

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