Demain, tous végétariens?

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Le «veggie» grimpe en hype, au point de dicter ses règles à une industrie alimentaire bâtie sur le dogme du steak quotidien.

Photo : JLS

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Les Suisses se mettraient-ils à bouder la viande? Pour comprendre ce qui se mijote actuellement dans les assiettes helvètes, la recette est simple. Prenez un siècle de prosélytisme alimentaire, ajoutez-y quelques crises sanitaires majeures (vache folle ou grippe aviaire), laissez bouillir en couvrant d’une prise de conscience écologique et mélangez le tout sur les réseaux sociaux. Vous obtenez un changement de paradigme alimentaire frémissant qui voit notre consommation de chair animale sérieusement remise en question.

Signe que les mentalités changent, l’association suisse PEA (Pour l’égalité animale) a enregistré cette année un record de participation à sa désormais traditionnelle opération «Novembre sans viande»: plus de 400 personnes se sont portées volontaires pour passer un mois entier sans mastiquer de produits carnés. «Nous distinguons deux profils croissants, analyse Fabien Truffer, porte-parole de l’association. D’un côté les véganes et les végétariens, et de l’autre ceux – de plus en plus nombreux – qui souhaitent diminuer leur consommation de viande, essentiellement pour des raisons éthiques ou de santé.» Ces nouveaux carnivores portent un nom: les flexitariens. A leurs yeux, la viande n’est plus au centre du repas.

Changement d’image

«Cette tendance au flexitarisme n’est pas un effet de mode ou une lubie, mais bel et bien une lame de fond qui pourrait modifier notre façon de nous nourrir à l’avenir, confirme Eric Birlouez, sociologue de l’alimentation et agronome. La viande se trouve au croisement de plusieurs enjeux majeurs, qu’ils soient éthiques, écologiques, sanitaires ou sociologiques.»

Et les chiffres suivent. La consommation carnée des Suisses baisse régulièrement, passant ainsi à un peu plus de 51 kilos de viande par habitant et par année aujourd’hui, contre près de 70 il y a vingt ans.

Viril, bon vivant, gastronome, robuste… Dans notre éducation alimentaire, l’amateur de bidoche a longtemps été paré de mille vertus. A l’opposé, le croqueur de légumes passait pour austère, de santé fragile, assommant dans les dîners, quand il n’était pas carrément fanatique. Mais ça, c’était avant. Avant que des célébrités et des sportifs ne revendiquent fièrement leur végétarisme. Avant que les supermarchés ne garnissent leurs rayons de produits véganes pour satisfaire le tout-puissant «consommacteur», le nom donné à cet homo consommatus qui dépense éthique. Avant que les sanglantes caméras cachées tournées dans les abattoirs n’éclaboussent les réseaux sociaux.

Des vidéos-chocs qui font mouche

«Le modèle alimentaire est clairement en train de changer, l’image de la viande n’est plus la même, notre culture est en pleine évolution, assure Brigitte Gothière, porte-parole de l’association française de protection animale L214, à l’origine des vidéos-chocs qui circulent sur le Net. Nous le constatons régulièrement lors de nos actions dans les rues. Avant, nous étions moins bien accueillis par les passants. Aujourd’hui, ce sont eux qui viennent vers nous. Et ils nous posent beaucoup de questions parce qu’eux-mêmes s’en posent énormément.»

Si un nombre grandissant d’amateurs se mettent à réfléchir aux raisons qui les poussent à consommer de la chair animale, c’est essentiellement à force d’activisme. La dernière vidéo coups-de-poing, tournée dans le plus grand abattoir public de France, a été mise en ligne il y a deux semaines par l’association L214. On y voit des cohortes de vaches enceintes vidées de leurs fœtus, tuées et dépecées.

Objectif de ces opérations virales: faire comprendre au quidam ce qui se cache sous son steak. «Internet sert de caisse de résonnance, mais si ces images scandalisent, c’est aussi à cause de la vision bucolique qui subsiste de l’élevage, poursuit Eric Birlouez. En réalité tout cela est très industrialisé, caché. L’urbanisation fait que l’on a perdu contact avec la nature. On voit désormais l’animal d’élevage à travers le prisme de l’animal de compagnie. Idéalisé, anthropomorphique. Notre rapport à la faune a changé, ce qui explique que certains décident de se passer de viande.»

A toutes papilles défendantes

Mais l’implication grandissante de la population pour la cause antispéciste n’est pas la seule explication. La plupart des flexitariens boudent les produits carnés pour des raisons sanitaires. «Les préoccupations de santé sont prépondérantes, confirme Arouna Ouedraogo, sociologue à l’Institut français de recherches agronomiques. A elles se rattachent les méfiances à l’encontre des modes industriels d’élevage et d’agriculture, et dénoncent les effets nocifs de l’artificialisation sur la santé des animaux et donc sur les mangeurs de viande.»

Principales craintes: les conséquences des antibiotiques ingérés par les animaux d’élevage, les toxines et les cancers. En 2015, l’Organisation mondiale de la santé a annoncé que l’augmentation du risque de cancer colorectal – le principal cancer incriminé avec la bidoche – était de 18% pour chaque portion quotidienne de 50 g de charcuterie et de 17% pour chaque portion quotidienne de 100 g de viande rouge. 34 000 décès par an dans le monde seraient imputables à une alimentation riche en viande transformée et 50 000 à la viande rouge.

S’ajoutent à cela des considérations environnementales. «L’élevage intensif a un impact sur la planète, explique encore Eric Birlouez. La production d’un kilo de viande de bœuf nécessite plus d’eau que celle d’un kilo de pommes de terre. La population des pays riches prend peu à peu conscience qu’en réduisant sa consommation carnée, elle pourrait contribuer à nourrir des pays dans le besoin.» Le monde s’occuperait-il enfin de son assiette?

Le mois de novembre casse la barbaque

L’association romande PEA (Pour l’égalité animale) est extatique: jamais dans son histoire elle n’a enregistré autant de volontaires à son défi annuel: passer un mois entier sans manger de viande ni consommer de produits pour lesquels des animaux ont été tués ou exploités. Traduction: ni cosmétiques testés sur les bêtes, ni œufs, ni produits laitiers, ni laine, ni fourrure, ni cuir. Un appel à la véganerie qui possède une résonance mondiale puisqu’il a été initié par la Vegan Society afin de sensibiliser la planète à la cause animale.

Objectif du mois végane: s’adresser à toute personne désireuse de découvrir la cuisine végétale et de consommer de manière éthique et saine. La version romande propose pour la troisième année consécutive de nombreux événements à Genève, Lausanne, Fribourg ainsi qu’en Valais durant tout le mois de novembre. Il reste encore bien des réjouissances.

Ainsi, samedi soir à Genève, les curieux ont pu poser toutes les questions qu’ils souhaitaient au Dr Jérôme Bernard-Pellet, médecin nutritionniste, qui vient en terres helvétiques pour une conférence intitulée «La nutrition végane».

Dimanche 27 novembre, il sera possible d’apprendre à fabriquer ses propres produits ménagers. Enfin, mercredi 30 novembre, une table ouverte permettra aux gourmets de découvrir la cuisine végane.

Cécile Denayrouse-24 heures (20 novembre 2016)

Publié dans Initiative, Bidoche

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