La ‘Pondation’ de Félicie

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Passer les poules à la casserole sous prétexte qu’elles ne pondent plus autant qu’avant ? Que nenni pour la ‘Pondation’ de Félicie qui leur offre une nouvelle vie.

La poule fait des œufs.Elle fait aussi d'excellentes épaulettes.

La poule fait des œufs.Elle fait aussi d'excellentes épaulettes.

Récapitulatif de ce que vous savez déjà : la poule pond des œufs, elle a quasiment résolu seule l’équation des déchets et au jardin, elle remplace sans broncher le round-up et le crottin de cheval. Animal de compagnie de compétition donc, elle est par ailleurs affublée d’une intelligence bien supérieure à celle qu’on lui prête, elle chante et sait compter jusqu’à cinq. Déjà, vous regardez votre chat, vautré dans l’unique rayon de soleil qui atteint votre canapé, avec déception. Si j’étais lui, je commencerais un peu à me sortir les griffes du coussinet.

Ce que vous ne savez peut-être pas : qui tient le record de la retraite anticipée la plus précoce, loin devant les militaires et juste derrière les chefs de gouvernement de la 4e République? La poule pondeuse, bien sûr (ça n’est pas une race, attention, c’est juste une poule spécialisée) ! On ne parle ici que de la poule pondeuse, les poulets et tous les animaux élevés pour leur chair ont un destin autrement plus court, mais c’est une autre histoire. 

Mais c'est qui Pépère ? On a pas osé demander...

Mais c'est qui Pépère ? On a pas osé demander...

En général, voilà comment ça se passe : la poulette naît chez des naisseurs spécialisés, puis quand elle devient poule, vers six mois, elle quitte en camion son élevage de naissance pour commencer le turbin chez l’éleveur : là, elle pond sagement son œuf par jour pendant un an, puis elle est remerciée. La retraite à dix-huit mois ? Non, pas vraiment, parce que juste après le pot de départ, elle se fait embarquer sans sommation pour l’abattoir, où – n’étant ni sélectionnée ni élevée pour sa viande, une fois réformée, elle ne vaut même pas un poulet – elle finira en nuggets ou croquettes pour chats. C’est la différence entre la réforme et la retraite.

Une poule peut vivre et pondre six ans. Mais, passé dix-huit mois, la poule connaît une légère baisse de productivité… et le marché de l’œuf est un univers impitoyable !

Sachant qu’une poule peut vivre et pondre six ans les doigts dans le bec, voire plus si elle est heureuse, ça ne fait pas remonter le baromètre du gaspillage, loin s’en faut. En effet, passé dix-huit mois, la poule connaît une légère baisse de productivité (elle a déjà pondu 300 œufs en moyenne). Le marché de l’œuf est un univers impitoyable : pour pouvoir en tirer un revenu dans un modèle à grande échelle, chaque œuf compte. Amère omelette, n’est ce pas ? Si vous n’aimez vous sentir coupable en perçant votre œuf mollet, mais que vous ne voulez pas faire l’autruche, arrêtez de chougner : voici Félicie, sa Pondation et son Jardin.

Poule libre et indépendante, à la Pondation de Félicie

Poule libre et indépendante, à la Pondation de Félicie

La Beauce, à quelques dizaines de kilomètres de Chartres : c’est dans ce haut lieu de l’agriculture pas très raisonnable que Lisa, infirmière de métier, amoureuse des animaux de naissance, décide un jour d’entreprendre pour améliorer l’espérance de vie des poules pondeuses (parce que les vaches, c’est un peu gros pour commencer). Avec Laurence, consultante auprès d’agriculteurs, elles commencent à cogiter et, en 2015, finissent par préciser leur projet : faire adopter les poules de réforme par des particuliers, comme de vrais animaux de compagnie, et fournir les services qui vont avec (nourriture, poulailler, soins à domicile). Encouragées par Hervé Pillaud, elles affinent leur idée au fil des salons et commencent à tester le modèle : elles adoptent leur premières poules de réforme (dont Félicie, la poule originelle), les remplument dans leur jardin, testent des poulaillers et se remettent même à manger des œufs pondus par des poules libres et indépendantes !

Les poules chez Annie, adoptante.

Les poules chez Annie, adoptante.

Le modèle

Une fondation, la ‘Pondation de Félicie’, rachète les poules de réforme, porte les valeurs et gère les adoptions de poules. Une entreprise, le Jardin de Félicie, offre tous les services permettant aux adoptants de s’occuper de leurs poules de compagnie : poulailler adapté, « Félicie-box » mensuelle pour les nourrir et service d’entretien à domicile pour ceux qui ne sont pas là ou n’ont pas le temps.

Ces poules viennent par exemple de chez Alice, éleveuse de poules pondeuses. C’est là que le projet devient plus délicat : l’éleveur, c’est quand même celui qui, administrativement, envoie les poules à la réforme. Alice aime ses poules et les soigne. « Une poule ça vous suit partout, nous dit-elle, et c’est social, bien plus que les poulets ». Pas facile pour autant de voir débarquer des sauveuses de poules. Un léger malaise se ressent, Lisa et Laurence l’admettent. « On a réalisé que les éleveurs étaient sensibles, qu’ils n’aimaient pas non plus faire souffrir leurs bêtes ».

Alice nous raconte qu’elle a rompu le contrat en intégration qui la liait à Axereal, coopérative céréalière qui achète à des naisseurs spécialisés des lots de poulettes, les envoie chez des éleveurs à qui elle fournit l’aliment, et rachète les œufs produits (tout en fixant les prix unilatéralement, œuf corse). Aucun choix, aucune autonomie : difficile dans ce contexte de négocier quelques mois de boulot supplémentaires. 

Désormais, elle achète ses poulettes et décide tout : elle garde ses cinq mille pondeuses (la moyenne dans la région est autour de vingt mille) quinze mois au lieu de douze, les élève en plein air, vend ses œufs à des détaillants pour les marchés et les restaurants. Mais à quinze mois, le problème reste le même : les garder, ça n’est pas rentable. L’abattoir du coin les achète au cours de la poule de réforme, et cette année, c’est quarante centimes le kilo de poule ! Parce que ça lui fait mal de voir ses poules finir en croquettes, elle cherche d’autres filières. Elle a tenté leboncoin.fr et en a vendu mille ! De deux à quatre euros la poule, c’est une aubaine pour tout le monde. C’est comme ça que la Pondation de Félicie l’a repérée.

Les poules d’Alice, éleveuse.

Les poules d’Alice, éleveuse.

Équilibristes déterminées, les fondatrices de la Pondation ont décidé de mettre de côté les doigts accusateurs et les images culpabilisantes pour faire le pont entre deux des maillons de la chaîne et vont chercher les poules là ou elles sont, offrant aux éleveurs non seulement un moyen de mieux rentabiliser leurs poules de réforme, mais aussi de choisir un avenir plus digne pour les animaux qu’ils ont élevés. Au risque, pour Félicie, de s’attirer les foudres des associations luttant aussi contre la souffrance animale et de se faire traiter de « welfariste ». Pas facile de militer et d’entreprendre.

Aidez-les !

Après presque un an d’aventure, Félicie est prête à prendre son envol et a pas mal de marmites sur le feu…Un financement participatif est en cours, alors si vous n’avez pas de place pour une poule, c’est là que vous pouvez faire quelque-chose !

Si vous voulez devenir une Pondation ou un Jardin de Félicie : contactez Lisa

Pour donner une retraite à des poules de réforme : il faut avoir quelques mètres carrés de libres en extérieur, en prendre au moins deux (c’est sociable, la poule, on vous l’a dit), et ne pas les faire passer à la casserole à la fin – vous ne mangeriez pas votre chat, si ?

Et si vous êtes sympa, vos poules vous donneront même un nom

Julie Rouan-La Ruche qui dit Oui (10 octobre 2016)

Publié dans Portrait

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Florence 12/12/2016 10:04

Merci beaucoup pour la reprise de cet article. Il nous fait plaisir de voir que la cause de nos poules fait réagir le monde.

Bonne journée à tous.

Fred 21/10/2016 21:37

Oh le bel article! J'ai moi même des poules dont certaines venues de batterie (3: une d'un élevage plein air près de Selestat, une de batterie du côté de Trimbach, une autre de la batterie du Perrat, dans l'Ain). Les autres sont des poules achetées en expo ou nées à la maison. Certaines pondent, d'autres non, mais qu'importe... Elles sont un plaisir pour les yeux, un bonheur à regarder vivre, un moyen infaillible de ne rien jeter de comestible... La plus vielle est une croisée des jardins, elle s'appelle Noiraude et a 13 ans. Elle est suivie par Mireille et Naga, une hollandaise huppée et un chabo, qui ont bientôt 7 ans. La plus vielle des réformées a bientôt 5 ans, elle s'appelle Nouvelle...
Vive les poules!

Martina 21/10/2016 21:16

Trop chouette ! Un récit sur mesure pour Frédérique qui ne l'a peut-être pas encore lu ; vais l'en informer de ce pas...
Je verrais bien deux de ces gentilles poulettes rejoindre le Jardin de Michèle et Jean-Louis...