La ferme insulaire de Quéménès : les meilleures pommes de mer de la terre

Publié le par Jean-Louis Schmitt

Dans l’archipel de Molène, sur la petite île de Quéménès, David, Soizic, leurs enfants Jules et Chloé, uniques habitants, vivent d’amour, d’eau fraîche et surtout de pommes de terre, d’algues et de chambres d’hôtes. Rencontre avec ces agro-aventuriers du XXIe siècle.

La ferme insulaire de Quéménès : les meilleures pommes de mer de la terre

Si vous deviez partir sur une île déserte, vous emporteriez quoi ? En 2006, lorsque Soizic et David répondent à l’annonce postée par le Conservatoire du Littoral, heureux propriétaire de Quéménès depuis 2003, ils glissent dans leurs bagages des éoliennes, des panneaux solaires, des graines de Mona Lisa, des toilettes sèches, des poules et des cochons.

Leur défi ? Remettre en activité une exploitation agricole économiquement rentable dans une logique de préservation de l’environnement et d’accès à la découverte de l’île. « Vivre sur une île, c’est un rêve pour tout le monde, non ? claironne Soizic qui, échouée depuis sept ans sur Quéménès ne regrette pas son choix. Evidemment, plusieurs fois, on s’est dit que c’était un peu dingue cette histoire. »

Pour rejoindre l’île de Quéménès, il faut d’abord faire une escale à Molène. C’est ici qu’on embarque pour 20 minutes de traversée en zodiac.

Pour rejoindre l’île de Quéménès, il faut d’abord faire une escale à Molène. C’est ici qu’on embarque pour 20 minutes de traversée en zodiac.

A 4 kilomètres de là (20 minutes de zodiac), dans les bistrots de Molène, on est bien de cet avis. Lorsque les jeunes tourtereaux investissent l’île en 2008 ça caquette sec. « On a appris que les habitants avaient parié sur la durée de notre aventure. Certains nous donnaient 3 mois, les plus optimistes 2 ans. » Il est vrai que sur le papier, ce n’est pas gagné. L’île mesure 1 kilomètre de long, 300 mètres de large, on en fait le tour en une heure en traînant ses tongues. Pour remplir le frigo, il faut filer au Conquet quand la mer est calme. Et puis David est un pur parisien du 11e arrondissement (quoique petit fils de paysan), Soizic n’a pas 25 ans. Enfin, Quéménès est dans un état disons… plutôt sauvage.

David et Soizic sur leur jeep électrique.

David et Soizic sur leur jeep électrique.

Si la partie Ouest de l’île abrite un corps de ferme composé de 11 bâtiments (remise, étable, petite bergerie, porcherie, étable, grange à foin, dépendances) habités jusqu’en 1993, les lapins et les ronces ont largement investi les lieux. En 2003 un architecte se penche sur le sujet et définit les priorités. Rapidement, le Conservatoire entame les travaux : restauration des bâtiments, construction de la cale, installation de moutons pour nettoyer tout ça. Au début, eau et électricité sont en option.

Les premières douches se prennent sous un bidon d’eau entouré d’un sac poubelle noir, se souvient Soizic sur son blog. Puis vient l’heure de l’autonomie énergétique. 80 panneaux solaires sont installés sur le toit de la maison d’habitation et fournissent 90% de l’électricité en été. Une éolienne de 9 mètres judicieusement placée pour s’insérer dans le paysage vient compléter le dispositif. De quoi faire fonctionner lave-linge, sèche-linge, frigos et congélos et même la jeep électrique. Tout le confort moderne, quoi !

Le dernier paysan a quitté l’île en 1993. Depuis 2008, Quéménès renoue avec son passé agricole.

Le dernier paysan a quitté l’île en 1993. Depuis 2008, Quéménès renoue avec son passé agricole.

Si la bonne Soize, employée illustre de la famille Tassin, propriétaire de l’île de 1960 à 2003 avait pour habitude de ne prendre qu’une douche par an, Soizic est bien plus raffinée ! Rapidement, tout un système de récupération d’eau de puits et de pluie permet à la trentenaire de prendre des douches tous les jours sans complexe. D’autant que des systèmes d’économie d’eau ont été installés sur tous les robinets et que les toilettes avec vue imprenable sur la mer, sont sèches. « A Quéménès, on ne consomme que 40 litres d’eau potable par jour par habitant, se félicite Soizic, alors que sur le continent, on est proche des 150 litres. »

L’eau douce provient d’un puits et des eaux de pluie récupérées dans des citernes dont une construite en 1926.

L’eau douce provient d’un puits et des eaux de pluie récupérées dans des citernes dont une construite en 1926.

Voilà pour la préservation de l’environnement, chapitre premier du projet, reste la partie exploitation agricole. Le couple commence par l’élevage de poussins à Brest acheminés dans leur zodiac souvent transformé en arche de Noé. Arrivent les moutons d’Ouessant, Perceval et Caradoc puis, la star de l’île, Gaston, cochon noir et poilu de son état. « Ce sont des copains qui nous l’ont donné, c’était un vrai animal de compagnie, il est arrivé sur l’île avec son doudou », confie Soizic qui ne le passera jamais à la casserole. Il y a aussi des oies, des pigeons voyageurs en correspondance pour l’Angleterre répondant tous au nom d’Alphonse, tout un tas de piafs sauvages – sternes, huîtriers pie, goélands, grands gravelots – et des centaines de lapins. « Chaque année, on est obligé de faire un lâcher de chasseurs pour réguler les populations, explique David, sinon les lapins font un carnage dans les champs de patates ».

Les poulettes…

Les poulettes…

A son arrivée sur l’île il y a 7 ans, David, titulaire d’un diplôme agricole tente les premières plantations : 6 pieds de tomates cœur de bœuf qui ne donneront jamais rien. Il préfèrera plus tard se concentrer sur la culture biologique de patates. Des Mona Lisa amendées au goémon, hommage au passé de l’île. Car il faut se rappeler qu’avant la bonne Soize et la famille Tassin, la récolte des algues échouées fait vivre jusqu’à 30 personnes sur Quéménès. Le goémon sert à fabriquer de la soude et est vendu aux entreprises du Conquet. Puis, dans les années 50, la mode passe. L’île n’a plus que ses fours en pierre pour pleurer.

Aujourd’hui, le goémon remplace les gélifiants de porc dans nos bonbecs (les E400 et quelques) mais surtout, certaines algues se dégustent telles quelles. D’ailleurs, depuis 2010, Soizic les ramasse lors des grandes marées. 4 à 5 tonnes de saccharine, dulce, nori, haricot ou laitue de mer récoltées chaque année qu’elle vend à un transformateur de Roscoff.

Et Gaston !

Et Gaston !

« Le Conservatoire nous met à disposition l’île, raconte David, à nous de développer notre propre activité économique. » Aussi, pour faire vivre leur SCOP (société coopérative ouvrière de production), aux 15 tonnes de patates produites chaque année, aux 5 tonnes d’algues, aux 30 moutons (excellents en ragoût) s’ajoutent les 3 chambres d’hôtes. Spacieuses, elles s’ouvrent sur la mer, avec d’un côté vue sur le phare des Pierres Noires planté sur un rocher, de l’autre un œil sur Gaston.

Chaque année, 400 personnes se pressent pour profiter de cet éden breton. On y vient forcément pour trois jours et en pension complète. « Quand on nous prend pour des ermites ça nous fait bien marrer, explique David autour d’une petite prune du soir. On croise un monde fou. »

En arrivant sur l’île, nous on se dit qu’on risque de s’ennuyer. En partant, on se rend compte qu’il nous reste encore mille recoins à explorer. Alors, on like la page Facebook et on consulte régulièrement le blog. Des presqu’îles numériques qui nous connectent encore un peu à ce paradis.

Champ de patates nourries au goëmon.

Champ de patates nourries au goëmon.

La ferme insulaire de Quéménès : les meilleures pommes de mer de la terre

Hélène Binet pour La Ruche qui dit Oui (13 août 2014)

Vidéo : Paysans et fier de l'être : Les nouvelles terres, nouveaux défis (1 :25 :27) :

Publié dans Agriculture-Elevage

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